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Julie Chaffort ̸

Dossier mis à jour le 1er mars 2019

À propos de l’exposition Jour Blanc

Chloé Grondeau, 2014

Longtemps présenté de façon exclusive au travers d’oeuvres filmiques, le travail de Julie Chaffort trouve un nouveau souffle en la proposition monographique Jour Blanc, restitution d’une résidence menée à Clark, centre d’art montréalais. Opérée par une pratique explosée et nouvellement protéiforme, cette mutation prend corps dans l’espace de la galerie et se matérialise sous forme d’une installation à la dimension plus objectale, au coeur de laquelle se mêlent films et enregistrements sonores, imaginés comme moyens de penser son lien à la nature.

Les portes du centre montréalais passées, le regard du visiteur peut apprécier dès lors le processus installatif parmi lequel Julie Chaffort l’invite à évoluer d’une pièce à l’autre. S’assoir, se pencher, faire face puis dos aux œuvres, la circulation du corps engagé dans l’expérience monstratoire semble résulter d’un calcul quasi chirurgical qui s’opère dès l’entrée de Jour Blanc.

La proposition se déploie au coeur d’une salle obscure ayant pour seule source lumineuse une vidéo éponyme venu fendre son intimité, et laisser découvrir les contours d’une oeuvre restée parcellaire. Dans l’espace, un socle coiffé d’une platine vinyle et une enceinte boudeuse condamnée à occuper le “coin”. Le premier redonnant vie à des sons d’animaux tel le phonographe d’Ambrose Bierce«  {note}1, la seconde diffusant la plainte sourde d’un drône, actif participant à l’inconfort des hôtes de ces lieux. Situé au centre de la galerie, un banc contribue par sa présence à organiser le white cube autour d’une tension entre la pièce vidéographique et les autres composantes, tel un véritable espace scénique dessinant le tout comme des possibles autonomes.

Au coeur du triptyque, Julie Chaffort invite le regardeur à observer la nature comme théâtre de ses projections fantasmées. En son centre, une forêt verdoyante altérée et alternant un inquiétant caché/montré au moyen d’une épaisse fumée noir. À sa gauche, et venues enrichir cette vision post apocalyptique, une Bailaora {note}2, une femme millénaire et une chanteuse lyrique, telles des figures semblant muées dans l’intemporel, prises au piège et mal menées par la force invisible d’un Éole {note}3 facétieux. À sa droite, un tourne-disque à l’allure enfantine, trônant seul, en pleine nature, et générant de troublants hurlements de loups, ou comment faire écouter des cris d’animaux morts à une nature vivante {note}4. L’œuvre éponyme diffusée ainsi en boucle, devenu l’écrin d’un paysage pluriel où prend place la folie, mise en lumière par l’incessant et flirtant avec la complexe avenue de dessiner l’absence sous de tangibles traits.

Jour blanc se révèle comme contours d’un volume réel et virtuel, un terrain fertile au jeu de l’invisible rendu visible et des apparitions sonores devenues palpables. Des images et sons organiques aux motifs obsédants, pris dans un mouvement de boucle infinie, miroir d’une folie et capables de redonner vie à l’absent, condamnés à se répéter tel Sisyphe et son rocher {note}5 . Et si l’artiste définit un cadre avant d’en abreuver le contenant, les sens des visiteurs se voient malmenés de sons se dérobant partiellement de leurs faiseurs. Chant et hurlements venus colorer ce que le visuel nous donne à voir, repoussant le “canevas” qui leur est imparti. Le regardeur entre ainsi au coeur d’une proposition installative peuplée d’entités fonctionnant en circuit fermé, à la fois autophages et auto-génératrices. Les images des uns se nourrissant des sons des autres, apportant une nouvelle lecture à l’unique et au tout. Loin de ce qui pourrait approcher un processus soustractif menant, de par ces juxtapositions, à l’effacement du sujet, l’intelligibilité de l’œuvre ne cesse ici de proposer des valeurs ajoutées, telles des strates à la lisibilité plurielle.

Ainsi, si l’intellect et le sensible de Julie Chaffort s’exprime au travers des familiers de l’art contemporain, la plasticienne relève également de l’ailleurs. Celui qui lui permit de construire son identité au moyen de codes cinématographique et théâtraux. Bercée de références, l’installation Jour blanc, comme l’ensemble de son travail, cristallise l’attrait de la jeune femme pour les œuvres de l’esprit puisées au coeur du corpus d’illustres penseurs tels Pascal Quignard, Roy Andersson, Apichatpong Weerasethakul, ou encore Aki Kaurismäki. Il n’est d’ailleurs pas surprenant de découvrir que cette proposition doit son nom au poème Jour Blanc, d’Arseni Tarkovski {note}6 (1942), traduisant parfaitement l’état de l’artiste, alors enfant, lors de ses premiers contacts avec la nature. Révélateur d’un état-moment intérieur, Jour blanc amène le visiteur à mirer son enfance, peuplée de mondes parallèles oniriques et empreinte d’un paysage chaotique garant de tous les possibles.

Installé face au triptyque, le court-métrage Pas un bruit apporte une posture plus intime à l’ensemble. Le visiteur, contraint de tourner le dos à la composition et de s’isoler au moyen d’écouteurs, afin d’en révéler pleinement le contenu. Deuxième pièce vidéographique présentée, celle-ci fait figure de précédent. Tournée en 2013 mais monté quelques mois avant la venue de l’artiste en terre canadienne, cet objet filmique met en lumière les prémisses des changements présents aujourd’hui dans son oeuvre, en usant d’une narration contée et poétique. Habituée à travailler au moyen de complexes mises en scène accessoirisées, Julie Chaffort opère un déplacement pour tendre à l’esssence(tiel). Le propos. Nu.

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1Phonographe : Jouet irritant qui redonne vie à des bruits morts », Le dictionnaire du diable, Ambroise Bierce.

2Nom espagnol qui désigne une danseuse de flamenco.

3Dans la mythologie grecque, Éole est le maître et le régisseur des vents.

4En référence au titre de l’œuvre de Joseph Beuys, Comment expliquer les tableaux à un lièvre, 1965.

5Le Mythe de Sisyphe, Alberts Camus, 1942.

6Père du réalisateur Andreï Tarkovski

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