Newsletter

Votre adresse mail est utilisée uniquement pour vous envoyer nos lettres et messages d’information. Vous pouvez à tout moment vous désabonner en cliquant sur le lien prévu à cet effet en fin de chaque lettre et message.

Alex Chevalier ̸

Dossier mis à jour le 30 nov. 2021

Le nuage - un pan de mur rose - et la bibliothèque

Yann Owens, 2019

Une bibliothèque est toujours un portrait indirect.

Il s’agit peut-être ici de retrouver la maîtrise, un lieu calme de temporisation qui ne changerait pas, une zone ordonnée, une bibliothèque… une capacité à héberger.

Mais l’édifice est fragile… L’objet lui-même semble parfois nous échapper – disparu {note}1, périmé, à venir, à refaire, inachevé, saisi, sauvé, brûlé, mais aussi retrouvé, enfin le livre {note}2.

Alex Chevalier voyage beaucoup, il multiplie les expériences. Une expérience est toujours un voyage. Une expérience est toujours un déplacement dans l’espace.

Au-dessus de lui flotte un nuage, un état transitoire, un espace informe et virtuel… Dans cette mise en suspension, des images, comme autant de gouttes d’eau d’un nuage voyageant au gré du vent. Ici une édition regroupant 32 photos prises avec un téléphone portable (Sony) envoyées par MMS à 52 abonné-e-s (Situations – Multimedia Messaging Service).

Un pan de mur rose (100 x 100 cm, Display#4), une surface colorée – précieuse matière {note}3–, dégagée – libérée ! – de sa nature visible, du pan de mur ; la couleur devient patiente construction et principe. Quel est le nom de ce rose ?

Il sera chargé d’autres significations selon le grain du mur et la qualité de la peinture. Une manière pour Alex Chevalier d’appréhender à la fois le réel et le désir. L’invisible cristallisé dans le pan de mur rose est l’arrangement nouveau que l’artiste fait du réel à partir de sa propre vision du monde, il s’agit de faire apparaître ici les lois impondérables de la création. L’invisible se manifeste alors dans le montage des éléments : c’est la complexité de la conscience du plasticien-éditeur-photographe-imprimeur-peintre-performeur qu’on peut lire en filigrane, laquelle nécessite l’emboîtement des sensations {note}4, des ramifications et des ruptures des formes pour exprimer la fécondité de l’esprit, l’étendue de l’intuition et la nouveauté de l’invention.

D’apparence, les formes sont relativement conventionnelles (La bibliothèque noire est constituée de 27 livres de même facture, imprimés en jet d’encre, 21,5 x 13,5 cm et reliés avec une spirale). Mais peut-être que refaire totalement, c’est-à-dire réécrire la totalité d’un livre, c’est s’approprier sûrement. C’est aussi régénérer l’œuvre de l’intérieur – le changement n’est pas uniquement cosmétique – il ne s’agit pas de copier-coller mais de ré-actualiser chapitres après chapitres, phrases après phrases, mots après mots, à la virgule, à la faute près… À l’aveugle ?

À l’aveugle presque, Alex Chevalier, ayant lui-même beaucoup observé, décide de s’aider de ses mains pour s’orienter, pour reconnaître et tracer un chemin. Ainsi tout se passe entre l’œil et la main, de telle sorte que la structure générale de cette nouvelle proposition relève aussi du dessin. Un dessein comme tendu entre vision et mémoire {note}5 (ou oubli), entre le visible et l’invisible, entre l’œil et la main, travail manuel s’il en est, il refait un parcours, élégant archéologue, il s’emploie à défricher, désherber, dégager un espace mettant à nu en quelque sorte le texte, renvoyant l’objet à plus tard.

1H. Lefèvre, Les unités perdues, Manuella Editions, Paris, 2011

2Pêle-mêle des Bibliothèques d’artistes : « La totalité des propositions vraies (avant) » (2008-2009) une bibliothèque du savoir périmé, Julien Prévieux. « Forget the Money » (2011) la bibliothèque personnelle de Bernard Madoff, Julien Previeux. « Occur Books » (une saison graphique, 2016), Frédéric Tacer. « GORM » Fabienne Radi (je trimballe ma bibliothèque conférence Edith à Rouen). « Acces denied », Ludovic Burel (2002)

3Sur ce point voir :
 G. Macchia, « Vermeer, o il silenzio della pittura », in Tutti gli scritti su Proust, Einaudi, Torino, 1997
 S. Agosti, « Proust e Vermeer », in Il testo visivo. Forme e invenzioni della realtà da Cézanne a Morandi a Klee, Milano, Marinotti, 2006
 M. Verna, « Jouir des aubépines : sur quelques pages de Proust et la synesthésie », in Die Korrespondenz der Sinne. Wahrnehmungsästhetische und intermediale Aspekte im Werk von Proust, éd. U. Felten et V. Roloff, München, Wilhelm Fink, 2008

4La couleur proustienne semble avoir toutes les caractéristiques du visible de Merleau-Ponty : les couches de sens déposées dans la couleur, même les plus discordantes, s’ouvrent chaque fois vers une expérience. Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945

5« L’imprimerie, maintenant abolie, a été l’un des pires fléaux de l’humanité car elle a tendu à multiplier jusqu’au vertige des textes inutiles », Utopie d’un homme fatigué constitue l’une des 13 nouvelles du recueil Le Livre des sables écrit par Jorge Luis Borges en 1975

Autres textes à consulter