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Radmila Dapic Jovandic ̸

Radmila Dapic, peintre à la craie

Anne Beyaert, 2002

Radmila Dapic, peintre à la craie
Que faut-il peindre ? Comment tenir ses peurs à distance et continuer la vie ?
 Face à la feuille blanche, seul dans son atelier, l’artiste se pose-t-il jamais d’autres questions ? Radmila Dapic Jovandic poursuit en tout cas cette quête intemporelle, et comme on avance a tâtons dans le noir, cherche des « prises » parmi les objets et une altérité au milieu des autres. Radmila peint sans relâche. Sa fébrilité est telle qu’elle semble tenir lieu de méthode et conduire seule le travail, s’emparer des rouleaux de papier, y placer la forme ronde puis la fine silhouette de craie, perforer le carton blanc, le placer devant les peintures ou plus loin...
Ce zèle est partout perceptible et l’on imagine Radmila au travail. Du mur à la table, de la table au mur. Des gestes amples pour peindre ces femmes à la dimension de son corps, des petits coups réguliers pour inciser... S’il confère aux oeuvres une gestualité particulière et reconnaissable, ce zèle porte l’artiste au meilleur et donne à sa main une éloquence confondante. L’ardeur de Radmila l’emmène au plus juste.
Sa production actuelle se partage en deux projets : des sortes de tours de carton incisées de formes géométriques régulières d’une part, et d’autre part, de larges peintures, allant par cinq ou six, où elle décline une forme de femme enroulée. Si les constructions de carton semblent le résultat d’une ascèse à laquelle l’artiste s’astreint pour inventorier, de perforations minutieuses en plis délicats, toutes les géométries du monde, les peintures semblent au contraire laisser libre cours à la main. Une main parfaitement maîtrisée pourtant, souvent remarquable de précision et de plus en plus tendue vers l’essentiel.
Peu à peu, la ligne s’est épurée, devenant plus libre et allusive. Dans le même temps, la gamme chromatique s’est réduite au simple dialogue d’une couleur sur le blanc, du noir et du blanc, et construisant ainsi une profondeur élémentaire, permet d’installer la figure féminine dans une sorte de nid rond.

Effacer le corps
Dans son effort vers l’épure, la main de Radmila a su arrêter une gamme de moyens spécifiques : des rouleaux de papier kraft, une gouache parfaitement mate, de la craie mate, elle aussi. Le dessin à la craie est fugace. Il s’efface par endroit à moins que la distance ne l’oblitère. _ Alors, il n’y a plus trace humaine, plus de corps, seulement la couleur, abandonnée à elle-même et qui tourne en rond dans sa profondeur inhabitée. Dans le monde de Radmila, tout est mat, poreux, fragile, « éphémère comme la vie », dit-elle. C’est cette économie silencieuse, cohérente et bien comprise, qui donne à sa peinture tant d’éloquence.
Dans leur ronde de gouache, ces femmes peintes parlent de la fragilité de la vie. Elles évoquent l’exil volontaire, la guerre, les douleurs de la mémoire mais aussi le bonheur que donnent les enfants. On imagine mÍme l’artiste leur confiant ses peurs, à voix basse. A ce moment de son histoire personnelle, l’écriture semble en effet prendre une place importante, et comme pour mesurer le temps et le forcer à laisser sa marque, Radmila note ici un nom familier, là une date. Au centre de ses nids féminins -là où elle installe parfois un bébé- elle a énumère les noms de ses amis yougoslaves disparus (« untel dont le nom signifie ’bonheur’ a été tué d’un obus dans la cour du lycée ; un autre est mort de tristesse ; un troisième est décédé subitement à son arrivée en Amérique »). Ces inscriptions qui mélangent les ellipses du graffiti et la rondeur décorative des motifs folkloriques accentuent une ressemblance avec l’affiche du métro. Comme elle, la peinture de Radmila est éphémère, fragile. En passant, on frôle son papier nu, plaqué au mur et si l’envie nous vient, on peut même la décoller du mur, la rouler, la plier et l’emporter avec soi...

Dans leur silence de gouache, les femmes de Radmila Dapic murmurent tout bas, tendrement, que nous sommes vulnérables. Pour cette raison, elles nous bouleversent.
Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas. S’il faut s’arrêter au drame qu’elles portent, au témoignage personnel qu’elles restituent, c’est à leur éloquence que doit aller notre plus grand respect.
A mesure qu’elle avance, Radmila progresse et améliore encore l’artiste qu’elle est, et sa peinture se fait de plus en plus belle. En ce sens, elle mérite moins notre sympathie que notre admiration.

Anne Beyaert

Centre Culturel Jean Gagnant, Limoges 2002

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