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Jean Bonichon ̸

Dossier mis à jour le 1er sept. 2020

Quelques pistes dans le parcours de Jean Bonichon

Yannick Miloux, 2020

L’itinéraire de Jean Bonichon commence dans l’Allier, à Montluçon où il est né en 1973. Sa famille est basée tout à l’est de la Creuse, à Viersat. Sa mère est une peintre autodidacte et son frère Pierre, ferronnier y a sa forge et son atelier. Il commence son parcours d’étudiant à l’âge tardif de 32 ans après avoir été jongleur de rue, ferronnier d’art, ébéniste, berger, fromager… à l’Ecole des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand où il fait de nombreuses rencontres parmi ses professeurs et ses collègues étudiants et où il trouve un terrain d’affirmation très favorable. De cette époque datent ses premières expériences de performances filmées, dans un contexte où le cinéma et la vidéo expérimentale ont un festival annuel, « Vidéoformes ».

Après son diplôme, il s’installe à Nantes et s’immerge dans la scène nantaise particulièrement féconde à l’époque. Durant cette période, il multiplie les rencontres avec d’autres artistes, réalise de nombreuses actions filmées tout en produisant des objets, des sculptures et autres éléments d’exposition et/ou de décor. A ce moment, il commence à construire son langage artistique selon une méthode souvent empirique qu’on peut résumer ainsi. A partir de détails, de fragments repérés dans le contexte d’intervention, Jean Bonichon développe des réponses visuelles, qu’elles soient photographiques, filmiques ou déployées dans l’espace sous forme d’objets, de sculptures, d’environnements où le langage a une place primordiale.

L’élaboration de son langage plastique trouve souvent des échos sonores, vocaux, mais peut également être influencée par des rencontres et par des associations de mots, d’idées, des à-peu-près ou des calembours où les rapports texte/image, pour faire simple, nous entraînent dans des champs inconnus.

Prenons l’exemple de Lecture Gargarythmique, une performance donnée en premier lieu en 2008, pour le Pavillon des Sources au Parc Saint-Léger {note}1 puis au Creux de l’Enfer en 2011, à l’issue de ses études {note}2. Juché sur un tabouret, l’artiste déclame un texte avec la tête très relevée (dans un texte d’une grande précision, il note une inclinaison jusqu’à 33°). Micro très en hauteur, texte dans la main gauche, il performe en ayant pris soin de remplir sa bouche d’un peu d’eau (il précise, une petite quantité suffit) de façon à provoquer un changement de sonorité. Dans la même note explicative, il détaille :

 les sons aigus font penser aux eaux vives du printemps et à la cacophonie de cette saison où tout explose.

 les sons graves viennent du ventre et permettent des lectures plus dignes et plus sérieuses

 les sons diphoniques complètent l’ensemble en donnant à ce langage nouveau l’importance quasi mystique qu’il mérite.

Bien sûr, et le commentaire critique ne s’en prive pas, on peut faire émerger d’un telle performance tout une généalogie historique, depuis Dada, Schwitters, Tzara, puis au début des années 1950, les Ultralettristes, notamment François Dufrêne, Jean-Louis Brau, Henri Chopin, et tous les inventeurs de la poésie sonore moderne.

Cependant, et c’est à la fin de la notice qu’on trouve cette élégante pirouette, l’artiste invite son public à s’initier à ce nouveau dialecte original en s’entraînant quotidiennement dans sa salle d’eau.

Cette dimension assurément triviale et communicative d’un devenir réel de son geste expérimental est en fait un véritable ressort dans la pratique de l’artiste. S’immergeant souvent littéralement dans le réel pour en extraire des fragments chargés d’histoire personnelle ou collective, JB a un goût prononcé pour l’interaction, l’irruption soudaine mais préparée de ses gestes et de ses affects dans le réel.

Souvent, ses performances sont réalisées en solo, pour l’objectif de la caméra. Alors, l’artiste peut en extraire des photographies ou monter des séquences filmées. Souvent, on perçoit la réminiscence de certaines peintures ou sculptures (David Gaspard Friedrich pour Hors Limites, par exemple, ou Laocoon citant Le Bernin) ou de films muets (les pantomimes du Mécanomime évoquent Buster Keaton, Pierrick Sorin). D’autres effets photographiques entre le grand et le petit sont utilisés dans Samso Geyser, et apparaissent entre Poseidon et la Grande Piscine, où d’une image à l’autre, on doute de la taille de l’objet dans le paysage jusqu’à sa révélation en tant que maquette à proximité du personnage héros endossé par l’artiste. L’artiste performeur est son propre modèle dans ses films et ses photographies, même si parfois le doute peut pointer lorsqu’il se déguise, un seau sur la tête et des bottes en caoutchouc, ou en ouvrier du bâtiment, ou plus récemment en yéti. Par les cadrages de ses photographies et de ses vidéos, on comprend que JB est très attaché aux détails de la composition et aux rapports d’échelle entre les fragments qui lui permettront d’élargir l’espace. Lorsqu’il met en scène des objets, comme dans Champagne, il fait en sorte de les cadrer de façon frontale, de telle sorte que lorsqu’ils seront ensuite projetés en vidéo à l’échelle 1/1, ils pourront faire illusion. Le dessin vidéo en noir et blanc ainsi obtenu met en évidence l’ordonnancement symétrique des objets - machine à laver en programme essorage et bouteille de champagne, réfrigérateur en mode frissonnage et pyramide de coupes en cristal – et montre de façon presque technique les effets produits sur les objets par de tels agencements. On perçoit ici une économie presque publicitaire de l’image et un dépaysement de l’objet par assemblage tout à fait maîtrisée pour produire le maximum d’effets.

Dans une autre vidéo de performance, De l’équilibre par les obliques (2015), Jean Bonichon imagine la retransmission en direct d’une performance de 45mn – la longueur habituelle d’une marche – où il s’escrime à essayer d’avancer sur une rampe en bois inclinée enduite de savon. Entre la scène inclinée qui montre l’artiste de profil, façon silhouette, et sa retransmission en vidéo projection de grand format, une nuance est apportée par le cadrage de l’image soudain redressée, à l’horizontale. On repense autant aux effets cinématographiques de Georges Méliès ou Jean-Christophe Averty, qu’à certaines scènes filmées par Jacques Tati ou à des actions déroutantes de Roman Signer.

Dans la série de photographies et vidéo intitulée C’est seau (2012-2019), l’artiste avance masqué, la tête coiffée d’un seau et chaussé de bottes, accessoires en plastique blanc, et éprouve son environnement. Il avance sur une longue pile de troncs d’arbre, s’assoit sur un banc au milieu d’un jardin de conifères enneigés, ou apparaît juché debout sur un arbre noueux, tel la flamme d’un candélabre. Plus tard et ailleurs, il arpente une cour d’école déserte à mi-hauteur, sur les toits des préaux qui protègent les élèves et les professeurs absents. Se travestissant en personnage générique, il s’inscrit avec un certain impact, presque publicitaire, dans le paysage, l’espace public, l’architecture, et ses postures, ses gestes, ses arpentages apparaissent d’autant plus contrastés (le pull rouge sur fond vert) et incongrus que l’économie des ingrédients plastiques est maîtrisée.

La mise en place d’expositions est également un travail précis auquel aime s’adonner Jean Bonichon. Par des sculptures, des environnements, des photographies, des projections vidéos, l’artiste déploie et met en scène les éléments de son vocabulaire avec une grande attention. Chaque détail est pesé et pensé pour s’accorder avec l’espace et agir comme un embrayeur narratif qui permettra à chacun d’imaginer une histoire.

Ainsi, le Bestiaire inadapté animalise des objets, anthropomorphise des arbres, moule des objets en creux, et amplifie certains détails végétaux, dans un trompe l’œil inventif et humoristique, bien sûr, mais plutôt grinçant à l’usage. Les changements en cours de route de techniques, de matériaux et d’effets, d’une œuvre à l’autre, font résonner l’ensemble de façon polyphonique (ou cacophonique, selon l’humeur) et peuvent dérouter.

Pour l’installation réalisée aux Pays-Bas en 2013 The Flying Dutchman, l’artiste réalise un environnement scénique spectaculaire pour présenter un ensemble de sculptures taillées dans des murs de brique qu’il nomme « Montagnes ». Au mur, un bas relief sert de point d’accroche à un modèle réduit de bateau en terre cuite. A y regarder de plus près, la matière du relief est un morceau de mur en briques redressé, le bateau suspendu y trouve son ancrage verticalement. En amont de cette mise en scène, une vidéo en noir et blanc documente le trajet de l’artiste en voiture derrière un convoi routier exceptionnel de bateau de plaisance. Une lenteur obligée pourrait être propice à la contemplation du paysage. Ici, la situation filmée en propose une vue inversée, le centre de l’écran étant largement occupé par l’arrière du convoi. Situation frustrante et intempestive dont s’inspira l’artiste pour déployer son projet.

Dans La langue apprivoisée est un oiseau rare, installation de 2015, JB procède par agrandissement. Deux navettes de tissage sont agrandies en bois sculpté, peintes en blanc et déposées sur des arrangements de cordes d’amarrage précisément disposées au sol en lignes ondoyantes rouges en écho à un aplat mural vert d’eau. Ici l’installation semble réglée comme une image en trois dimensions. Elle s’appuie sur une tradition locale liée à la filature et au tissage.

En 2015, l’artiste travaille à un projet ambitieux dans l’agglomération nantaise. Il réalise une installation pérenne et praticable sous la forme d’un parcours de mini-golf. S’inspirant de sept romans de Jules Verne, JB imagine des parcours plus ou moins imagés et sculptés, souvent subtilement paysagés. Une mention spéciale pour « De la terre à la lune » où un bouchon de champagne alunit sur un sol traité en reliefs gris mats ; pour « le tour du monde en 80 jours » à base de panneaux routiers d’entrée ou de sortie de villes internationales disposés en début et fin de parcours ; ou encore « Cinq semaines en ballon » où une nacelle est juchée sur un portique légèrement incliné qui porte son ombre sur le dessin du parcours devenu piste d’atterrissage ; ou enfin « Voyage au centre de la terre » où l’artiste néo-géologue dispose au sol des éléments minéraux contrastés qui évoquent un boyau souterrain.

Cet ensemble de sculptures praticables constitue un véritable tournant dans le parcours performatif et sculptural de Jean Bonichon en ce qu’il réunit les conditions de sa pérennité en même temps qu’il conserve sa dimension ludique intergénérationnelle. Le parcours de mini-golf, dans l’imaginaire collectif, est un lieu fantasmé, version domestique et modeste de l’élitiste terrain de golf. Il est un sujet de recherche pour de nombreux artistes. Parmi les plus connus, réalisé pour « Playtime », 4è Biennale de Rennes en 2014, « Gogolf : Echelle 1 » de François Curlet est un projet au long cours. Débuté en 2008 à la Galerie Commune de Tourcoing par une exposition de dessins, puis augmenté l’année suivante à la Chapelle du Généteil à Château-Gontier par des maquettes, le projet sera finalement réalisé en 2014, pour l’intérieur, à l’échelle 1/1, activé pour la Biennale. Pour chaque occurrence, l’artiste invite ses amis artistes {note}3 et l’œuvre pensée comme un jeu amical entre artistes et designers, devient à son tour un véritable jeu public dont s’emparent en masse les visiteurs.Outre sa qualité pérenne, les petits Voyages Extraordinaires de Jean Bonichon mettent en scène des associations d’objets, de structures et de signaux urbains pour créer des mini-paysages évocateurs. Chaque mini-situation fonctionne comme l’illustration, le décor en 3 dimensions d’ambiances extraites des romans d’aventures de Jules Verne, mais les méthodes d’assemblages et d’hybridation des objets, des dessins en relief et en revêtements divers contiennent des sinuosités, des obstacles au parcours des balles, des méandres et des ondulations, autant de parties de mini-golf imaginées par l’artiste. L’œuvre est ici autant dessinée que sculptée et déploie des trésors de nuances matérielles et d’ingéniosité pour que les joueurs passent un joyeux moment.

Un autre aspect de la démarche de JB consiste en l’organisation d’expositions. Ayant pris la décision de revenir en Creuse, il organise l’exposition « Entrée en matière » à Chambon sur Voueize en invitant des amis artistes à exposer dans divers lieux de la ville. On retrouve des complices de Clermont Ferrand, des artistes reconnus, Roland Cognet, Anita Molinero, et d’autres plus jeunes en quête de nouvelles formes sculpturales et aux langages plastiques très inventifs.

Dans un portrait d’artiste réalisé par Arte, alors qu’il préparait Les Polyglottes, une œuvre pour une série de vitrines dans le centre ville de Nantes, on voit l’artiste au travail qui accoste les passants. Il propose à chaque personne croisée au hasard de lécher une plaque de verre, scène qu’il filmera en gros plan pour les besoins de son œuvre à venir. Certains déclinent, d’autres osent se prêter au jeu, en tout cas prêter quelques instants leur organe gustatif à l’examen scrutateur de la vidéo en gros plan. Au final, l’œuvre vidéo est un véritable « lèche-vitrine ». Dans l’entretien qu’il donne à Arte, l’artiste répond simplement : « J’aime rencontrer les gens…J’aime aussi beaucoup l’accident, l’incident, parce qu’on se sent vivant...Le burlesque permet de pointer des choses graves sans avoir l’air d’y toucher. » {note}4

Ceci résume parfaitement sa démarche.

Yannick Miloux, novembre 2020.

1pour les petites formes concertées : Garden Party

2Dans le cadre de l’exposition annuelle de jeunes diplômés des beaux-Arts de Lyon et de Clermont-Ferrand, « Les Enfants du Sabbat »

3A Rennes en 2014, le générique est le suivant : Lilian Bourgeat, Michael Dans, Denicolai & Provoost, Vincent D’Houndt, Florence Doléac, Daid Dubois, Michel François, Gaillard & Claude, Pierre Huygue, Anne Veronica Janssens, Sven’T Jolle, Emilio Lopez-Menchero, M/M, Mrzyk & Moriceau, Jean-Marc Paquot, Tobias Rehberger, Hugues Reip, Franck Scurti, Pierre Tatu, Christophe Terlinden, Donelle Woolford.

4Un épisode de la série Atelier A, coproduit par l’ADAGP et Arte en juin 2016.

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