La présence comme médium pour un chantier vivant

Jean-Paul Thibeau, 2015

Jean-Paul Thibeau : Dans un entretien que tu avais eu avec Charlotte Puertas {note}1 tu énonçais que « Genius Loci {note}2 est d’abord un travail de terrain, de collecte photographique et sonore. C’est aussi une recherche sur la forme que peut prendre une œuvre d’art au fur-et-à mesure qu’elle est bâtie, autrement dit, comment donner à voir un travail en cours de processus… La création est un acte d’élaboration. » Je souhaite revenir sur cet énoncé où l’on trouve ces notions de chantier, de processus, d’enquête, avec ce double souci : comment s’immerger dans un espace/temps et comment faire voir le processus de travail à l’œuvre.
Alors, par rapport au PSV (hôpital + clinique) comment se traduisent ces processus de chantier et de création et comment se jouent l’immersion et la transcription de cette immersion en productions artistiques ?

Céline Domengie : Ce texte parle de Genius Loci Monflanquin {note}3, et, effectivement, il y a de nombreux points communs avec Genius Loci Villeneuve-sur-Lot, tant sur le plan du terrain que celui de l’enquête.
Le terrain, car depuis quatre mois je suis immergée dans un contexte singulier, celui du quotidien d’une clinique et d’un hôpital. Un nouveau bâtiment vient d’être construit et inauguré, on y retrouve donc la question du chantier. Néanmoins le point de vue est ici décalé par rapport à une situation de chantier habituel de construction d’un bâtiment. De fait, en me préoccupant des répercussions du déménagement de la clinique et de l’hôpital, j’ai découvert une autre forme de chantier : pour les personnes travaillant dans ce contexte, il s’agit avant tout de déconstruire pour construire à nouveau.
Suit l’exercice de l’enquête, qui pourrait s’apparenter à : « comment faire mémoire ? » Je me suis rapprochée des différentes équipes de personnel de l’hôpital et de la clinique. Quand je parle des personnels, je parle de tout un écosystème : de l’administration à la logistique en passant par le bio-nettoyage, il s’agit en réalité d’une chaîne, d’un ensemble de services dédiés au soin. En tentant d’être au plus près de ces services, de nombreux problèmes se sont posés : comment être présente lorsque le personnel se déploie sur plusieurs hectares ? Comment s’adapter aux disponibilités de chacun, sachant que le déménagement provoque sans cesse des changements d’organisation ? Comment accueillir réellement ce qui se présente lorsque je suis là ?
Il m’a fallu d’abord accepter le fait de ne pas pouvoir être partout, puis, trouver comment être vraiment présente là où j’étais. Il s’agit là d’un travail de posture. Savoir s’ajuster, être souple, laisser faire, accueillir, jouer avec les flux, injecter du souffle, nous sommes dans une pratique quasi-yogique.
Ainsi, j’ai travaillé deux sortes de présences : une dans les services et, en parallèle, une autre dans mon espace de travail. Appelé alternativement bureau ou studio, j’offrais un temps de discussion et la possibilité, pour les personnes qui le souhaitaient, de découvrir mon travail en train de se faire.

C’est la rencontre d’un processus vivant ?

Dans ce Genius Loci, j’ai choisi de travailler avec ceux qui sont l’âme de ce lieu. Ce sont les personnes qui vont rendre le bâtiment vivant et lui permettre de remplir sa fonction, à savoir un endroit où l’on prodigue des soins. Il y a là un parallèle avec la dimension vitale de l’écosystème : nous ne sommes pas dans un contexte figé ou mort, mais bel et bien vivant.
Refaire son nid et se réadapter. C’est un réapprentissage physique et psychique des espaces. Un tissu humain qui se reconstruit, tissage entre génie du lieu et génie des gens en transformation permanente.

Nous pourrions dire que le pas de côté effectué permet de passer d’un Genius Loci à un Genius Humani à savoir qu’il y a eu la construction d’une présence régulière, ta présence, auprès des différents personnels, des différents êtres humains qui constituent d’une manière différente l’écosystème de l’hôpital et celui de la clinique. Avec leur crainte d’une refondation et du « mélange » des deux institutions.
Donc par la « posture la plus juste » que tu prends — à savoir être régulièrement là et circuler attentivement dans les services —, tu cherches le contact, tu cherches des témoignages, des indices, des objets qui pourraient nourrir ton enquête tout en t’attachant autant à l’environnement de travail qu’aux rapports sociaux induits, qu’aux subjectivités singulières des différentes personnes rencontrées.

Oui, tout à fait. Je me suis immergée dans un contexte avec de multiples strates complexes, c’est un contexte vivant !

Pour donner « forme » à ta présence tu as instauré un jeu avec un outil : ton appareil photographique. Ce choix est-il à mettre en regard avec ce processus d’enquête mémorielle que tu as développé ?

L’appareil photographique permet effectivement de constituer un point de contact ou « jeu d’adoption » avec le personnel. Par cette présence photographique, il y a un premier registre d’images qui est mis en œuvre : la mémoire des lieux dans lesquels les gens ont travaillé. Les personnels se sont sentis concernés par ce premier geste, ce qui a donné naissance à une série de documents.
Au delà de l’outil photographique et du rapport mémoriel, nous sommes aussi dans un champ relationnel. Lorsque les gens ont compris que je n’étais pas là pour faire un reportage ou un documentaire ; une fois saisi, à travers ma façon d’être présente, que je n’étais pas là telle « l’œil de Moscou » mandaté par la direction pour faire ces images, ils ont aussi compris qu’ils pouvaient prendre part au jeu photographique. Ils m’ont alors sollicitée, m’ont proposé de faire les images dont ils avaient envie, laissant entrevoir les relations entre les équipes et les différentes singularités.
Cette dimension relationnelle s’est également développée lors de mes « présences ». Avec le temps, un jeu de confiance mutuel s’est déployé. En tâchant de trouver la posture juste, celle qui me permettrait d’accueillir au mieux ce qui était là et surtout ceux qui étaient là, j’ai voulu pour ainsi dire retourner à l’hôpital et à la clinique l’hospitalité qui m’avait été offerte. De ce fait, j’ai accueilli leurs paroles, leurs singularités, leurs sensibilités ; j’ai tenté, en recevant chez eux ces professionnels du soin, de prendre à mon tour soin d’eux. Lors des entretiens, nous ne parlions pas uniquement de leur travail mais aussi de qui ils sont. C’est précisément cette sensibilité qui nourrit le métier qu’ils font, qui forge leur manière de se l’être approprié. À un moment où il leur est demandé de minuter chaque geste effectué pour des questions de rentabilité, il est frappant de lire sur ces images les amitiés dans les équipes, les singularités individuelles, en somme la profonde humanité de leur profession.

Pourrait-on dire que ta présence, avec tes outils et ta demande spécifique d’avoir ton propre bureau/studio ancré physiquement dans les lieux et ouvert à heures régulières, serait un interstice que tu crées dans lequel les personnes peuvent se glisser ? Nous rejoignons ici l’idée que l’artiste peut créer du lien mais peut-être davantage crée-t-il des espacestemps dans et pendant lesquels chacun peut se positionner comme témoins et comme sujet.

Oui ! Dans ce travail de présence, effectivement un interstice s’ouvre. En revanche je ne dirais pas que je crée du lien mais plutôt un espace où des liens peuvent se tisser. Mais je ne crée rien. Le lien peut avoir lieu ou pas, mais quoiqu’il arrive ce sont les gens présents dans cet espace qui vont le créer. Mon travail se « limite » à mettre en place les conditions favorables pour que cela ait lieu : créer un appel d’air, créer du souffle.

Comment as-tu développé ta présence ?

Ma méthode s’est enracinée dans cette question : quel est le propos, quel est le but ? Elle est ensuite guidée par ce souhait d’ouvrir cet interstice, cette brèche que nous venons d’énoncer. Comment prendre soin de ce personnel soignant ? Comment renverser le soin ?
L’idée d’offrande s’est imposée comme présence possible, incarnée entre autre par ta pratique de l’ikebana {note}4. Notre méthode a été la suivante : répertorier dans quels services les plantes et fleurs naturelles sont admises, et lesquels d’entre eux seraient susceptibles d’être réceptifs à ce type de geste. Une attention à la nature du contexte, une volonté pour nous de savoir accueillir ce qui est déjà en place mais également de faire en sorte que notre offrande soit reçue ; et la proposition d’ouvrir cette fameuse brèche. La composition est alors réalisée sous les yeux du personnel en prenant le temps nécessaire. Cela décale la situation du service et son atmosphère, produit un effet de surprise. La semaine dernière nous avons effectué une offrande florale au service technique du PSV. Malgré le rendez-vous pris avec la secrétaire et bien que celle-ci ait été prévenue, nous avons bien senti — même à travers sa pudeur —, combien elle était étonnée et touchée par ce geste.
Par ailleurs, au PSV, j’ai poursuivi ce dispositif en offrant des tirages à mes visiteurs, tirage que je leur propose de me prêter pour l’exposition. Ils peuvent également venir récupérer les images sur une clef usb, car la mémoire que j’ai construite constitue un bien commun. Je travaille actuellement à son partage, une base de données présentée sous forme d’atlas est en cours d’élaboration.

On voit bien l’importance de la méthode pour toi ! Pourrais-tu en synthétiser les moments et revenir sur la « présence » comme médium ?

La question de la méthode est en effet au cœur du processus. Il ne s’agit pas de savoir à l’avance ce qui sera produit mais, encore une fois, de trouver la posture juste et de créer les conditions favorables. Dans la question de la méthode, le comment est central.
Comment faire mémoire ? Comment recueillir ce qui fait mémoire ? Comment rendre ma présence susceptible d’accueillir, de cueillir cette mémoire ? Comment être présente ? D’abord en étant présente dans un endroit fixe. Lieu de travail, atelier, bureau, studio, j’ai navigué entre ces trois mots sans pouvoir trancher ; mais aussi lieu d’accueil et de discussion convivial où le personnel peut prendre un moment pour discuter de ce que je fais, de ce qu’il fait, de choses et d’autres (tout ce qui fait un sujet, pas nécessairement, pas seulement le travail). Ensuite par diverses présences dans les services, dans l’établissement en général. Savoir repérer les petites choses, les moments subtils qui se jouent à la sortie d’un ascenseur, dans un escalier, là où on fume une cigarette, etc.
Ma méthode de présence est à géométrie variable car j’invite d’autres personnes. La collaboration fait partie de mon processus de travail, c’est d’ailleurs une pratique que nous avons en commun puisqu’elle est en jeu dans les Protocoles méta {note}5. Ici à Villeneuve, ces collaborations sont précieuses : avec Guillaume Loiseau car il y a une circulation des savoir, des savoirs-faire, des savoirs-être (ses savoirs-faire à lui viennent pallier mes manques, il m’aide à être juste dans ce projet, nous partageons par ailleurs des positionnements esthétiques et des méthodes de travail).
Avec toi, de la même façon, nous échangeons des savoir-faire et des savoir être (offrandes ikebana, partage d’une esthétique). Vos deux présences sont aussi précieuses car elles amènent une émulation qui enrichit les idées générées, et des discussions qui m’offrent une prise de distance : discuter du projet dans un contexte aussi dense est nécessaire. Avec Guillaume Loiseau, nous débriefons tous les soirs à propos de ce que nous avons fait, vécu, observé. Nous cherchons la posture à adopter (que fait-on avec les larmes, les coups de colère du personnel, etc.) ; même chose avec toi.
La tenue d’un journal de bord au quotidien permet de s’observer travailler, miroir des présences permettant une prise de distance d’une nouvelle nature. L’entretien vient également nourrir une autre forme de recul et de réflexion. Ces récits d’expérience permettent d’ajuster les positions adoptées, de mesurer les évolutions, les liens noués et de prolonger les énergies convoquées.
En fonction de ces présences, produire ou fabriquer des choses (des tirages photos à donner et à échanger, des compositions florales à offrir) pour nourrir ces présences, en prendre soin et les faire exister dans la durée ; maintenir la vie en vie. Ces « productions » participent à une économie d’échanges dans une communauté que j’explore, car l’hôpital est une communauté, un petit village dans lequel je suis et me sais accueillie. Ainsi, ce que je produis sont ces choses qui nourrissent les présences, seul véritable lieu de l’œuvre, et non des objets d’art. Ce sont des moyens, et non des fins ; elles font partie de la méthode. L’exposition finale donnera à voir ces objets, elle les fera ressurgir, il s’agira alors, à travers ces témoins, de restituer l’expérience vécue durant les quatre mois de résidence.

 

Cet entretien a été réalisé le 21 janvier 2015, dans le studio de résidence de Céline Domengie au Pôle de Santé Villeneuvois.
Remerciements à Cindy Coutant pour la relecture.

1cf. Genius Loci n° 2, 2010

2Genius Loci est un dispositif d’expérimentation artistique sur les enjeux mobilisés par la notion de «  chantier  » : la construction du collège de Monflanquin (2010-2011), la réforme administrative de l’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence (2011-2013), le déménagement de la Clinique de Villeneuve et du Centre Hospitalier Saint-Cyr (2014-2015). Il offre un cadre à une recherche in situ, où la présence sur le terrain permet de questionner les modalités de transformation de nos territoires. En dressant des parallèles entre la genèse architecturale et l’activité créatrice, il met en lumière le cheminement d’une recherche ainsi que le temps nécessaire à toute construction et à toute expérience artistique. Ce faisant, il pose une réflexion sur le place de l’artiste, le lieu de son activité et le statut de l’oeuvre comme un travail en cours.

3Genius Loci Monflanquin, projet sur le chantier de construction du collège de Monflanquin entre juin 2010 et septembre 2011

4L’Ikebana également connu sous le nom de kado, la Voie des fleurs ou l’art de faire vivre les fleurs, est un art traditionnel japonais basé sur la composition florale.
«  En tant qu’êtres humains, nous faisons partie de l’univers, et suivons les mêmes cycles que toutes les autres formes de vie. Aussi lorsque que nous pratiquons avec des éléments végétaux, nous avons l’opportunité de nous étudier tels que nous sommes. En utilisant les formes classiques de l’ikebana, le Kado nous enseigne comment voir clairement la sagesse dans la nature, en nous même et dans les autres. Le propos ultime du Kado n’est pas de faire de belles compositions florales, mais de nous aider à avoir un esprit joyeux, de travailler avec les obstacles, et de développer le respect pour toutes les choses et tous les êtres.  » Arnaud Caron, Kadô/Shambhala.

5Protocoles Méta est un processus d’expérimentation mobile, infiltrant et évolutif. Son hypothèse de départ est d’explorer des modes d’agir, de faire de l’artiste pour surmonter les procédures habituelles d’exposition, de performance ou de spectacle. C’est-à-dire expérimenter, ré-inventer des rapports dans l’écosystème de l’art en explorant des sorties hors des prescriptions du marché de l’art international et de la culture de luxe. Les activités, les expériences des Protocoles Méta ne se restreignent pas au seul champ artistique, mais interagissent avec le champ pédagogique, le champ social et le champ politique. Le mode de fonctionnement est lui-même un dispositif expérimental qui évolue selon les occasions. (Mét(a) est un préfixe exprimant ici, la participation, la succession, le changement…).

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