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Emmanuelle Leblanc ̸

Entretien pour l’exposition Peacock Song, BAM Projects

Marie Ladonne, 2020

Entretien réalisé à l’occasion de l’exposition Peacock Song, qui présente un échantillon d’œuvres réalisées ou débutées en Inde, lors d’une résidence à Hyderabad fin 2019.

 

Pourquoi partir en résidence à Hyderabad ? Qu’est ce qui a motivé cette envie ?
L’envie d’une immersion totale dans un territoire et une culture complètement différents, voire antithétiques à la mienne.
Après le dernier grand voyage qui m’a bouleversée, en Islande – le froid polaire, les espaces vides et silencieux, l’âpreté et l’immensité des paysages, le blanc des glaciers, le noir des roches volcaniques et basaltiques – je souhaitais tester son exact contraire. L’Inde m’a toujours intriguée, pour sa culture de la polychromie, une polychromie puissante et folle allant du sublime au kitsch, selon le point de vue d’appréciation, mais aussi pour ses nombreuses célébrations et sa spiritualité encore très vivante, sa culture textile et ornementale…
Chaque voyage me nourrit d’une nouvelle palette de sensations chromatiques. Cela se cristallise presque instantanément dans mon travail pictural.

Quelle est cette nouvelle palette induite par Hyderabad ?
J’ai eu quelques difficultés au début de ma résidence à Hyderabad à incorporer toutes les données chromatiques qui me venaient aux yeux – sans compter les autres sensations polysensorielles qui viennent avec : sons, goûts, odeurs. C’était intense, perturbant, parfois séduisant jusqu’à l’écœurement...
Au début, je me suis tournée vers le blanc à travers la série White Dust [poussière blanche]. Sorte de couleur alpha pour moi. Cette stratégie me permettait de me concentrer dans un premier temps sur une entité unique, de rester sobre et en recul face au déluge des autres couleurs. Mais le blanc indien est un blanc qui n’est jamais totalement neutre : il véhicule toujours une sorte d’ambivalence allant du pur à l’impur, entre une tonalité légèrement dorée (écru), minérale (rose-orange) ou poussiéreuse (gris-beige).
Après cette introduction « en blanc », je me suis laissée séduire par la polychromie ambiante et me suis surprise à me passionner pour des couleurs qui n’étaient jusqu’ alors jamais apparues dans mes palettes : des oranges intenses, des safrans, des bleus vibrants et surtout des verts viridiens. J’ai même acheté des tubes de ce vert sur place. Généralement, je fabrique mes verts avec des jaunes et des bleus, mais ce vert-là est bien trop vibrant pour être obtenu par mélange. Les visites de marchés aux fleurs, les nocturnes dans les magasins de tissus et saris, les illustrations de divinités indiennes, la découverte des miniatures mogholes au musée ont été autant de déclencheurs rétiniens. La série peacock song montre un échantillon de cette nouvelle palette. Des couleurs « gorgeous » qui pavanent sans complexe.

Tu poursuis avec cette nouvelle palette ta série des Diffuses ; mais l’intensité des couleurs utilisées semble prendre le pas sur ton travail de la lumière et de « l’ambiance atmosphérique » des peintures précédentes en demi-teinte par exemple. Qu’en est-il vraiment ?
Mon motif central reste toujours bien celui de la lumière et mon leitmotiv reste celui de donner l’illusion de la lumière à travers la manipulation de la matière colorée. Mais disons que je fais un pas supplémentaire ici et me distancie encore plus des images, modèles et atmosphères d’inspiration (jusqu’à présent plus majoritairement en demi-teintes ou en clair-obscur, sauf pour les jaunes) pour aller davantage encore vers des images mentales fortes et de la vibration pure. C’est plus direct comme approche, moins iconographique. On ne peut plus vraiment assimiler telle Diffuse à un ciel d’hiver ou d’orage, une flambée dans la nuit ou un début d’aurore boréale, un champ de boutons d’or, etc. La lumière est simplement induite par l’impact vibratoire plus intense. Mais cela reste des coloris versatiles qui évoluent et nécessitent une appréciation lente.

Tu proposes ici à la fois des Diffuses abstraites et un fragment de La ligne de peinture, une oeuvre figurative : deux approches opposées de cette collection d’images mentales que tu récoltes au gré de tes voyages ?
Je n’oppose pas ces deux séries dans le sens où les Diffuses émanent directement du travail de La ligne de peinture. Cette longue frise picturale est majoritairement figurative certes, mais il y a au sein des différentes séquences comme des plages floues, des fondus enchaînés qui relient justement des atmosphères de différentes natures, ces images mentales. Et les Diffuses sont nées de ces interstices, de ces liaisons ou simplement de ces images disparaissantes.

C’est quoi le peacock song ? Depuis la fenêtre de l’atelier à la résidence, j’entendais parfois des cris de paons dans un jardin avoisinant, en arrière-plan des bruits de rue et de trafic urbain. C’était pour moi comme un appel vers une nature luxuriante, idyllique et éclatante. Je n’ai jamais vu ces paons...un des emblèmes de l’Inde. Ce son – aussi peu mélodique soit-il – permettait de m’évader mentalement du tumulte urbain et de me projeter « dans le vert ». Le titre peacock song contient cette petite dissonance à mi-chemin entre réalité et fantasme, qui était déjà présente dans le titre de l’exposition réalisée sur place à la galerie Kalakriti à Hyderabad : Plus verte ailleurs.Tu parles de « dissonance » aussi bien pour ta découverte d’Hyderabad que pour tes peintures ? Il y a toujours un décalage entre ce que l’on projette d’un territoire et ce que l’on vit sur place, d’où cette instabilité, cette dissonance de sensation. Quand bien même on est très informé. C’est une grande part de mon travail artistique que de concilier, faire cohabiter des contraires et donc pallier d’une certaine manière à la dissonance ou plutôt tordre la dissonance du côté de l’harmonie.

Tu repars prochainement en Inde avec un nouveau projet qui s’éloigne de tes recherches plastiques actuelles et qui sont présentées ici. Peux-tu nous en dire plus ?
C’est effectivement un projet qui fait un pas de côté par rapport à mon engagement actuel vers une forme plus abstraite. Il renoue avec mes premiers pas dans la peinture, à savoir le portrait, mais ici dans un cadre complètement inédit pour moi : celui du contexte urbain. Courant novembre 2019, Samuel Berthet, directeur de l’Alliance Française d’Hyderabad, et Eva Martin, de Trivandrum dans le Kerala, ont chacun découvert mon travail lors de cette résidence et m’ont invitée à proposer un projet dans le cadre de la célébration de l’anniversaire mutualisé des 40 ans de ces Alliances Françaises. Cette proposition a rencontré mon désir de revenir pour continuer à explorer d’autres facettes de l’Inde. La résidence à Hyderabad est courte – 6 semaines. Bizarrement, j’ai eu envie pour cette invitation de m’investir en dehors d’un cadre d’exposition conventionnelle et me confronter au « chaos » urbain. Ce qui est une grande gageure pour une peintre de salon comme moi ! Pour ce projet, Shine, je propose l’exposition de portraits à grande échelle de femmes indiennes dans la ville. L’esthétique déployée fusionnerait les codes de la peinture traditionnelle de portrait européenne et ceux de la peinture indienne. Sur de vastes fonds colorés : des femmes à la présence silencieuse et rayonnante, comme des lumières suspendues au cœur de la densité urbaine. Les demandes de financement pour Shine sont en cours d’étude et ont de bonnes chances d’aboutir. J’ai hâte de commencer !

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