Arpenteur d’asphalte, chasseur de signes déplacés, recomposés, 4 Taxis hisse le vagabondage urbain à un singulier art de vivre. Une aventure inclassable conçue comme une œuvre d’art.
Quelle relation entre les grottes de Lascaux, Hollywood sign {note}1, Roy Orbison – vieux dinosaure du rock, Manolete – toréro mythique et le Proun Raum d’El Lissitzky ? 4 Taxis, le magazine de la cambrousse internationale qui, depuis 1978, explore les strates secrètes de Berlin, Barcelone, Los Angeles, Madrid, São Paulo ou Séville. 4 Taxis, simple revue ? Ce n’est pas si simple. Objet capricieux et imprévisible où se télescopent polaroids de voyages, sujets décalés, jeux conceptuels, collaborations d’artistes et guides insolites, 4 Taxis c’est d’abord une histoire vécue à deux - Michel Aphesbero et Danielle Colomine - qui fonctionne sur les bases singulières d’un style de vie incontournable : s’installer six mois ou un an dans une ville, se mettre en quête de ses vibrations enfouies et en concevoir une œuvre plastique. Ce travail d’archéologie urbaine dessine, au fil des années, une espèce de géographie mentale qui échappe de plus en plus à la seule forme de la revue et donne naissance à des œuvres originales, polymorphes (une série de signatures en fer forgé, interviews accouplées à des photographies de lustres de motels, cibachromes de pages « brutes » arrachés au déroulé d’un numéro...) saisies dans la revue.
Peintre de médias et fer de lance d’un journalisme visuel, 4 Taxis accumule dans ses valises des signes graphiques, mythologiques, anecdotiques ou cryptiques, rencontrés, fréquentés au cours de ses voyages, et les utilise au gré de ses diverses expositions et interventions.
Sentinelles obstinées d’une mémoire collective, ces signes surgissent comme des échos, des souvenirs, des indices cristallisés autour d’un lieu, d’un moment ou d’un personnage pris au piège d’un imaginaire populaire. Déplacé, trimballé de Berlin à Bordeaux, de Madrid à São Paulo, de Los Angeles à Séville, ce « mobilier plutôt encombrant » d’une vie nourrie d’escales, de surprises, d’investigations et de mouvements, suscite d’autres rêves, d’autres désirs, d’autres interrogations.
Dans une chambre d’hôtel, au Perthus, 4 Taxis a diffusé, pour un public enfermé à clé et plongé dans l’obscurité, l’enregistrement sonore, pirate, d’une visite de la grotte de Lascaux (l’originale) LIEN. À São Paulo, dans le parc Ibirapuera, il a proposé une réplique grandeur nature (10 mètres) de trois lettres (HOW) du Hollywood sign. Les lettres manquantes étant peintes (7 centimètres) sur une vitre à l’intérieur d’un pavillon, le Hollywood sign ne retrouvait sa lecture, sa « magie » qu’à travers une minuscule fenêtre percée dans une paroi présentée comme une page du magazine. De plus, au sommet du H, comme suspendu en position de déséquilibre, le X de 4 Taxis flirtait avec le vide et rendait un hommage discret à Lillian Millicent, starlette qui s’est jetée du haut du H en 1932 à Hollywood. À Séville, lors de l’Exposition universelle de 1992, le Hollywood sign deviendra l’image d’une « assomption laïque » dessinée grandeur nature sur les rives du Guadalquivir par des cierges illuminés. À Bordeaux, 4 Taxis a reconstruit scrupuleusement l’Espace Proun créé par El Lissitzky à Berlin en 1923.
4 Taxis triture, métamorphose, régénère ces signes, ces éléments et ces repères pour qu’ils reprennent vie et racine d’une autre manière, mais tout en tenant compte des singularités du lieu géographique où ils ont été déménagés (utilisation de la tôle ondulée à São Paulo, du cierge à Séville...). Ce déplacement, ce traitement particulier, provoquent des courts-circuits, des catastrophes du sens. Hollywood sign qui, accroché aux collines de Los Angeles, apparaît nébuleux, lointain, image de culte permanente et inapprochable, était à São Paulo proche, morcelé, transitoire, à la recherche de sa « distance naturelle », de son en-chantement ouaté. Le Proun Raum conçu par El Lissitzky comme un espace de circulation, comme une critique radicale de la perspective monoculaire, ne pouvait être perçu, à Bordeaux, qu’à travers une fenêtre d’un format A4. Mais à la différence des nouveaux penseurs de la communication, 4 Taxis ne fonde pas son travail sur une révision des articulations entre l’artiste, le marchand et le marché. L’affichage de la transaction ne préoccupe pas Michel Aphesbero et Danielle Colomine. 4 Taxis, au contraire des stratèges du marketing, n’est ni lié à une machinerie lourde ni condamné à une muséification généralisée. 4 Taxis reste décalé, en transit perpétuel, exilé de tous les milieux, grain de sable dans les rouages de l’imaginaire, déménageur de signes et de moments de vie.
Article publié dans Art press n°156, mars 1991
1Il s’agit des lettres géantes, installées sur les collines de Hollywood, qui en désignent le lieu.