4 Taxis - El Lissitzky Proun

{4 Taxis - El Lissitzky Proun}, 1990
4 Taxis - El Lissitzky Proun, 1990
Exposition personnelle, Galerie du Triangle, Bordeaux

 

L’exposition s’organise autour de deux pièces : la réédition de De 2 carrés, publication d’El Lissitzky, parue en 1923 et la reconstruction de l’Espace Proun qu’il créa à Berlin à la même époque.
L’idée de 4 Taxis ?
Ré-édition et restitution, mais comme objet prospectif et paradoxal, jouant avec le contexte, la technologie et même… le contresens. Elle nécessite quelques explications.

 

  • 1re salle de l'exposition
    1re salle de l’exposition
  • 1re salle de l'exposition
    1re salle de l’exposition

 

Dans une première salle, sur une table, à la disposition du visiteur ou de la visiteuse, se trouve un opuscule de 24 pages, récit en images abstraites, rouge noir et gris, imprimé sur un papier recyclé, intitulé en russe De 2 carrés, réédition du livre conçu par El Lissitzky à Vitebsk en 1920 et publié à Berlin en 1923.
Avec ce livre « discontinu », El Lissitzky voulait rompre avec l’ordre temporel et la continuité des pages, pas de pagination, pas de chute (le livre se termine par la mention « à suivre »), pas de couverture (même grammage de papier pour tout l’ouvrage).
Histoire de 2 carrés, livre d’enfant, se veut une invitation au jeu actif :
« Ne lisez pas, prenez du papier, des bâtons, des blocs de bois ; pliez, coloriez, construisez ». Pour El Lissitzky, le livre, s’il veut changer le lecteur ou la lectrice, doit le faire le plus matériellement du monde en se transformant formellement, en transformant les conditions de sa préhension. (Yves Alain Bois).

 

  • {De 2 carrés}, 1990
    De 2 carrés, 1990
    Réédition du livre d’El Lissitzky (1923)
  • {De 2 carrés}, 1990
    De 2 carrés, 1990
    Réédition du livre d’El Lissitzky (1923)
  •  ???
      ???

 

Réédition ?
Pas vraiment.
Plus près de l’original que l’original lui-même :)
Comment ?
Lorsque ce petit livre paraît, la technique typographique n’assure pas parfaitement la reproduction des tramés mécaniques. À l’impression, surtout en fonction de la qualité des papiers, les gris ne sont pas homogènes, il y a des zones plus faibles, des manques...
Alors nous avons scanné un reprint de l’original et « régénéré » les trames à l’aide d’un ordinateur. Résultat : une version 1990 de De 2 carrés, dans le droit fil d’El Lissitzky, ingénieur, enthousiaste, fasciné par de nouvelles techniques (il les pressent dans ses écrits théoriques) - aujourd’hui plus sûrement accro à l’ordinateur et à la colle super glue.
À ce livre, donné au public, s’affichent au mur, en contrepoint, des extraits d’un texte critique écrit par Yves Alain Bois sur cette publication. Inversion de la forme habituelle d’une exposition : œuvre au mur, texte critique dans le catalogue.

 

  • 1re salle de l'exposition : fenêtre A4 donnant sur la reconstitution de l'Espace Proun
    1re salle de l’exposition : fenêtre A4 donnant sur la reconstitution de l’Espace Proun
  • 2e salle de l'exposition : reconstitution de l'Espace Proun
    2e salle de l’exposition : reconstitution de l’Espace Proun

 

La deuxième salle est occupée par la reconstruction de l’Espace Proun, conçu par El Lissitzky en 1923 à Berlin.
Il existait, à notre connaissance, 2 ou 3 reconstructions de cet espace qui circulaient en Europe réalisées par le Van Abbemuseum de Eindhoven. Après contact avec le Musée, il était convenu d’une location sur les modalités classiques de prêt pour octobre 1990. Or, au même moment une grosse exposition se préparait à Moscou et le prêt à été suspendu pour cette période. La raison rétrospectivement paraît dérisoire : la présentation simultanée de la pièce à Moscou… et à Bordeaux (dans une petite galerie, discrète et éducative, annexe de l’Ebabx).
Ce refus de prêt nous a amené à batailler (symboliquement !) et questionner cette appropriation par le Musée d’Eindhoven d’une reconstitution, réduite temporairement, à un seul exemplaire dans sa monstration. Pas de bataille frontale ni polémique ni courrier… Nous ferons cette reconstitution nous-mêmes, un DIY.
Nous sommes allées à Eindhoven et nous avons pris les mesures de la Proun Raum (bien sûr en cachette), photographié les détails, acheté toutes les cartes postales, etc. pour préparer cette reconstruction.
Dans sa restitution et pour souligner l’interdit de la voir simultanément à Moscou… et Bordeaux, nous l’avons « mise en perspective » en la confisquant au spectateur ou à la spectatrice qui souhaiterait déambuler à l’intérieur. Voilà la Proun Raum transformée temporairement en un peep-show constructiviste, impossible d’accès, visible seulement pendant quelques jours à travers une fenêtre A4… Jusqu’au dernier jour où nous avons abattu la cloison et ou les visiteurs et visiteuses ont pu déambuler dans l’espace tel que l’avait voulu El Lissitzky.
Nous étions un an après la destruction du mur de Berlin.

Mais quid du Proun ? El Lissitzy conçoit son « environnement » Proun {note}1 comme une critique radicale de la perspective monoculaire renaissante.
« Espace : pas ce que l’on regarde par le trou de la serrure, pas ce que l’on voit de la porte ouverte. L’espace n’est pas seulement là pour les yeux, ce n’est pas un tableau : on veut vivre dedans ». Il continue, dans un article paru dans G, petite revue dirigée par Mies Van Der Rohe : « L’organisation du mur ne doit pas être comprise comme tableau, comme peinture murale. Peindre les murs est aussi faux que d’y accrocher des tableaux, il n’est pas un tableau qu’on aurait « traduit » en plusieurs plans. Ainsi se comprend l’animosité des peintres à notre égard, car nous détruisons le mur comme « lit de repos » des tableaux ».
El Lissitzky s’intéresse au problème de l’exposition en soi ; aux conditions de visibilité, avec la volonté farouche d’impliquer le spectateur ou la spectatrice dans son déplacement.

Alors, que nous enseigne cette lecture en 1990 ?
Proun, marchandise spectacle ?
Glacis de l’Histoire ?
Brunelleschi revival ?
Peep show constructiviste ?
Utopie mise à plat ?

On ne déménage pas les signes impunément.

4 Taxis, 15 octobre 1990

 

Crédits photographiques : 4 Taxis

1Proun «  pour l’affirmation d’un art nouveau  »