Au sujet de Pensée nomade, chose imprimée
« Le lyrisme ne peut être radié par le modernisme, il ne peut qu’être réprimé. » T.J. Clark
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Le Grand Tour est un moyen, pour les jeunes hommes, européens et de bonne famille, de parfaire leur éducation artistique en compagnie d’un tuteur à la découverte en grandeur réelle des chefs-d’œuvre attestés qui jalonnent l’histoire de l’art des pays qui font référence (Allemagne, France, Grèce, Italie, Pays-Bas…). C’est ainsi que les jeunes mâles issus des hautes classes de la société découvraient aussi, souvent, autre chose : appréhension de la différence culturelle, mais aussi un ensemble d’expériences hors du berceau social originel, voire une expérimentation de la nature humaine dans toutes ses dimensions – y compris sexuelle. Le Grand Tour induit une expérience du déracinement, une pédagogie par l’exploration – bien sûr guidée, bornée par les conventions de l’époque, encadrée par une définition de ce qu’il faut avoir alors vécu – de la vie. Du Grand Tour, l’on revient changé, voire chargé et pas uniquement riche d’un vernis culturel, de galons militaires ou de monnaie sonnante et trébuchante : on en retourne symboliquement appauvri, dépossédé de certaines certitudes, délesté de formes inculquées. On désapprend, on oublie, on ignore : sédimentation mémorielle, produit des échanges et des rencontres, confrontation avec d’autres paysages, transferts immatériels de savoirs, imbibation invisible d’altérités.
En 1989, l’atelier Pensée Nomade, Chose Imprimée (encore baptisé atelier Christophe Colomb) propose à un groupe d’étudiantes de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux de se rendre à Séville pour une durée encore courte (les séjours seront progressivement allongés), affirmant par là même la nécessité de ce déplacement pour l’éducation, pas seulement artistique. L’école a alors lieu ailleurs, dans une ville autre, dont on ne connaît pas les codes, ni la langue, ni les histoires. C’est l’acte de naissance d’un projet qui ne choisit pas Séville au hasard : aux grands monuments culturels à contempler du Grand Tour, PNCI substitue une ville envisagée comme le creuset d’une Europe au croisement des cultures. C’est le « port fluvial le plus riche d’Europe » qui accueille les premières expériences, un lieu de transactions, de migrations, de confrontations. Une intense cohérence qui est résumée dans une phrase : « Il y a le monde que l’on pense et celui que l’on heurte ». Les premiers ateliers sévillans sont aussi une manière d’inscrire le projet au cœur d’une autre cartographie culturelle, ouverte aux cultures populaires. Aux visites des œuvres majestueuses, se superposent l’expérience du flamenco, de la semaine sainte ou des figures artistiques de l’underground espagnol. Aux beaux arts se substituent le pouvoir de l’inquiétante étrangeté des savoirs véhiculaires.
D’emblée, est posé un paradigme singulier : alors qu’une école d’art
a encore généralement pour objectif premier de conduire ses
étudiantes vers la constitution d’un projet pouvant s’affirmer sur une
scène artistique définie, PNCI construit une dérivation qui les
mène vers autre chose, qui ne se définira progressivement que dans
l’expérience de cet inconnu, qui se refuse aux mises et aux paris,
aux parodies d’avant-gardes, aux prophétisations artistiques comme
aux réactions, aux protections dans l’enceinte de l’école. Le geste
premier de l’atelier n’est pas d’ouvir la porte d’une salle vide dans
laquelle les étudiantes sont invitées à prendre place pour y installer leur
espace de travail à demeure. Il est de déplier une carte et de pointer
une destination mystérieuse vers laquelle le groupe se destine.
En route.
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Texte et pdf extraits de l’ouvrage Pensée Nomade, Chose Imprimée, 2014