Depuis bientôt dix ans, 4 Taxis (Michel Aphesbero, Danièle Colomine), s’est inventé un style de vie : habiter dans une ville étrangère – six mois, un an – y concevoir un travail plastique dont le sujet est la ville et la mise en forme, une revue : 4 Taxis.
Gérard Guyot : 4 Taxis est-il un label, une situation esthétique, une revue d’artistes ?
4 Taxis : 4 Taxis est une nébuleuse... Ses contours ne sont pas nets !
Berlin, Barcelone, Los Angeles, Madrid, São Paulo, toutes ces villes où nous avons vécu posent les bases d’une construction mentale qui échappe à la seule forme d’une revue. Notre territoire du voyage ne se mesure pas aux latitudes et longitudes traversées. Il est celui que nous avons en nous et qui, mystérieusement, ici ou là, prend corps.
_ Ce que nous réalisons trouve sa source dans la revue, vit d’abord comme chose imprimée, puis donne naissance à une série d’œuvres originales, polymorphes : installations, événements, mais aussi photographies, pièces en fer forgé...
Comment se fait l’articulation entre ces différentes attitudes contradictoires ?
Autour d’une idée simple : 4 Taxis ne sait pas ce qu’il veut ! Graviter – s’enfuir, perdre gagner, patauger – bondir... C’est l’histoire de cet angelot d’une église de Salamanque qui lève le bras et descend la main ! La réunion en un seul geste d’intentions contradictoires.
Le sous-titre est là pour enfoncer le clou : « le magazine de la cambrousse internationale ». Ou la volonté donquichottesque de donner une résonance planétaire à une chronique municipale. Le petit media de papier qu’est 4 Taxis (« support » dans la terminologie publicitaire) s’empare des codes de la presse magazine, les reconduit, mais, plus souvent, les singe ou les fait dérailler (dans sa fréquence de parution, dans la disparité des sujets et des angles d’attaque, right time-wrong place, right place-wrong time, dans l’exploitation tordue d’anecdotes kamikaze : Mac Kac, Anis del Mono, Où est passée la tête de Goya ?
Les œuvres originales, elles, sont saisies dans la revue et se traduisent par des formes contradictoires. Exemple : une série de signatures en fer forgé, réification d’autographes interviews recueillies depuis dix ans accouplées à des photographies de lustres de motels collectées au fil de nos voyages (Roy Orbison, Berlin 1980 lustre, Burgos 1986). Cibachromes de pages « brutes » arrachés au déroulé d’un numéro... et images virtuelles : la diffusion LIEN dans une chambre d’hôtel au Perthus, pour un public prisonnier plongé dans l’obscurité, de l’enregistrement sonore, pirate, de la visite guidée de la grotte de Lascaux. L’originale. « Eh, attention à la marche... Le taureau, là... cette partie du taureau est postérieure à la vache rouge... » 48 h au Perthus. Exposition Frontière. 1983.
Ou bien encore cette soirée au Château de Cadillac où nous avons habillé les murs de portraits éphémères de rois, reines et marmots mis à nu par les médias, mêmes (projection d’images piochées dans trente années de Paris Match). Bref, 4 Taxis se lit aussi dans l’espace qui sépare la revue, les œuvres durables et celles qui disparaissent...
On est loin de la radicalité affichée de certains artistes à laquelle on pourrait associer votre travail. Il me semble paradoxalement intimiste et très éloigné des stratégies publicitaires, citées, utilisées, phagocytées, aujourd’hui.
Nous ne bâtissons pas notre travail sur la mise à plat du deal artiste-marchand-marché. Cet affichage de la transaction ne nous préoccupe pas. Un numéro de 4 Taxis vaut en moyenne 50 F
pour un tirage de 2 000 exemplaires ; une installation 100 000 F... (50 × 2000).
D’autre part, on ne se fait d’illusion sur le rôle de 4 Taxis comme « passeur » de messages culturels qui viserait une efficacité sociale critique via l’utilisation de médias up-to-date...
Je voudrais revenir au projet que vous avez réalisé pour la Biennale de São Paulo, l’an dernier.
Nous avons créé une composition visuelle dans le paysage urbain de São Paulo incluant des signes graphiques empruntés aux villes (et aux personnages de ces villes) visitées par 4 Taxis.
Le projet principal s’appelait 4 Taxis Hollywood Suicide.
Dans le parc Ibirapuera entourant le pavillon de la Biennale, nous avons construit une réplique, grandeur nature (10 m), des trois lettres H, O, W (Comment) du signe HOLLYWOOD. Les lettres manquantes ..LLY.OOD étaient peintes (7 cm de haut) sur la vitre à l’intérieur du pavillon. À cet emplacement se dressait une immense double page verticale percée d’une minuscule fenêtre dans la paroi. Surprise ! De ce point de vue unique, « HOLLYWOOD » se découpait à l’horizon de São Paulo...
Pour les habitantes ou les visiteureuses d’Hollywood, le signe apparaissait comme flottant sur un nuage de smog accroché aux collines qui surplombent la ville. Cette image de culte, permanente et inapprochable, ce trademark de l’industrie de l’imaginaire, c’était notre vision quotidienne lorsque nous habitions Carlton Way (on a d’ailleurs fait, de cette image, la couverture de 4 Taxis Los Angeles).
À São Paulo, au contraire, nous proposions une lecture inversée : le signe HOLLYWOOD apparaissait d’abord comme proche, morcelé, illisible (H O W ?) pour retrouver sa « distance naturelle », sa lecture, seulement de l’intérieur du bâtiment abritant la Biennale.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
4 Taxis Hollywood Suicide est un suicide typographique suivi au pied de la lettre : au sommet du « H », comme suspendu en position de déséquilibre, le « X » de 4 Taxis flirtait avec la mort. Une Linéale Ombrée « sans serif » se précipitait du haut d’une Machine (à rêver ?) Bold...
Pensez à Lillian Millicent, starlette qui s’est jetée du haut du « H » en 1932, à Hollywood...
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Tout d’abord nous préparons la publication d’un calendrier éphéméride pour 1989 : A Bar a Day. Un réseau d’adresses et d’images de bars tissé par les amies de 4 Taxis autour du monde... C’est notre manière de célébrer le bicentenaire de la révolution française chaque jour de l’année à venir. Enfin, prochaine étape, Séville. Publication et installation : on y verra la Vierge et le ventilateur.
Entretien publié dans Opus International n°109, juillet-août 1988