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Marie Sirgue ̸

à propos de l’œuvre « Affichage libre »

Julie Martin, 2014

Marie Sirgue se délecte de la culture vernaculaire dont elle prélève les petits riens, des objets usuels, sans valeurs si ce n’est l’affection inexplicable qu’ils suscitent. Pour l’artiste, ceux-ci constituent un répertoire de formes à combiner par analogie ou par association d’idées pour créer des assemblages incongrus, beaux « comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » {note}1.

Récemment Marie Sirgue a intégré à son travail des gestes plus complexes mis en œuvre dans des techniques de fabrication qui traversent indifféremment l’art et l’artisanat. Elle concilie à l’intérêt pour ces procédés traditionnels un goût pour les échanges avec les détenteurs de ces savoirs. Au grès des rencontres et des résidences, elle s’est ainsi initiée au moulage ou encore au tournage sur bois. Accueillie en 2014 au sein d’un lycée professionnel {note}2 à Surgères, dans le cadre d’une résidence artistique pilotée par le centre d’art Rurart, Marie Sirgue se familiarise à la technique de la marqueterie dont l’enseignement est dispensé aux élèves. C’est dans ce contexte qu’elle produit Affichage libre.

L’œuvre représente un panneau d’affichage sur lequel sont placardées deux affiches identiques d’une discothèque fictive. L’artiste baptise celle-ci « Le cristal » en clin d’œil aux discothèques rurales égarées le long de départementales et dotées de noms clinquants. Plutôt que de caricaturer le graphisme amateur de ces lieux, caractérisé par la saturation de l’information visuelle, l’impression en noir et le papier fluo, elle charge un graphiste professionnel de reproduire à l’identique une pancarte vue à Surgères pendant sa résidence. Elle répète deux fois le motif de l’affiche pour rappeler sa présence itérative dans l’espace public et pousse la démarche jusqu’à légèrement désaligner les deux supports en référence au caractère expéditif de la pose d’affiches.
Mais la réalité de celles-ci est complètement bouleversée par l’usage du bois en lieu et place de l’encre et du papier, puisque l’artiste recourt à la technique de la marqueterie pour créer l’image.
Ainsi les affiches sont incorporées au panneau d’affichage comme si le support les générait lui-même. Marie Sirgue a en effet été marquée dès le début de sa résidence par l’omniprésence des affiches de discothèque où de nouvelles remplacent irrémédiablement les précédentes.

En introduisant cette technique précieuse et distinguée pour figurer la publicité sommaire d’un lieu de culture populaire, c’est tout un ensemble d’oppositions qui entre en jeu. La tension entre la grossièreté du graphisme et la maîtrise de la technique de marqueterie révèle l’ambiguïté de ces lieux qui aspire à l’attractivité en proposant une offre renouvelée mais pourtant stéréotypée. L’outil de communication initialement éphémère et multiple glisse vers la pérennité et l’unicité.
Originellement jetable et soumis aux intempéries, l’objet se fait œuvre et entre dans une collection institutionnelle. C’est finalement un dialogue entre trivialité et raffinement qui éclot.

En 1939, Clément Greenberg opposait l’avant-garde artistique et le kitsch {note}3. Il définissait le kitsch comme une version bas de gamme de l’avant-garde. Issu de la production industrielle, le kitsch relevait, selon lui, du faux-semblant et du mauvais goût. L’avènement du pop art dans les années 60, et avec lui l’introduction du kitsch dans les pratiques artistiques les plus avant-gardistes de l’époque, a fait émerger des œuvres empreintes de l’esthétique des mass médias, contraire à celle d’objets supposés relever du bon goût et destinés à une classe privilégiée. Le kitsch n’était plus une catégorie esthétique opposé à l’art mais au contraire l’intégrait.
Ici l’usage de la marqueterie extrait le motif de la matérialité kitsch que constituent le papier fluo tape-à-l’œil et l’impression en noir modeste. Mais précisément, cet usage réinjecte du kitsch à travers le savoir-faire technique, qui au regard de la création contemporaine constitue un critère d’évaluation obsolète de l’art.

Avec ces va-et-vient, Marie Sirgue déplace le curseur entre un bon goût dont elle se méfie et un mauvais goût trop vite condamné. En équilibre entre les deux, elle nous révèle la poésie des objets banals, et, sans fracas ni éclat, érige de subtiles tactiques de résistance aux codes et aux règles établis.
Avec Affichage libre, elle rend finalement un hommage taquin à ces lieux, où nous avons joyeusement dansé un jour où l’autre de notre adolescence.

Julie Martin texte d’accompagnement pour l’acquisition, collection FRAC-Occitanie

1Lautréamont in « Les Chants de Maldoror », dans Œuvres complètes, Paris, éd. Guy Lévis Mano, 1938, chant VI, 1, p. 256

2Lycée professionnel du Pays d’Aunis

3Clément Greenberg, « Avant-garde et kitsch », Art et culture, essais critiques, Paris, Macula, 1989

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