Le contexte du travail
Alice Motard : Lou, ta résidence de recherche autour du dessin aux Ateliers des Arques vient tout juste de s’achever. Tu as passé le mois de septembre dans le Lot avec l’intention de faire du dessin l’objet de ta réflexion et non plus l’outil de tes visualisations.
Ton projet, à l’image de ta pratique prolifique et précise du dessin, est tentaculaire avec l’idée de créer – à partir d’une carte mentale dessinée au rotring, nourrie de ton amour pour les fabriques et folies de jardin –, un jeu de rôle, un jeu vidéo, un environnement animé en 3D à arpenter, peut-être une exposition ou même un livre.
Peux-tu revenir sur la genèse du projet ?
Lou-Andréa Lassalle-Villaroya : En 2020, j’ai commencé à m’intéresser aux fausses grottes, ce qui m’a fait me plonger dans l’univers théorique du paysagisme et essayer de conceptualiser sa vision théâtralisante de l’espace extérieur. Les endroits de faux semblants et de merveilles, comme les parcs de grands châteaux avec ses fontaines peuplées d’automates, les cascatelles crachées par des monstres marins et les intérieurs de chaumières tapissés de coquillages, m’attirent particulièrement. Depuis longtemps, j’ai un goût prononcé pour les jardins à la française, dans lesquels se côtoient allégories de la nature, du monstrueux, de l’effrayant et du fantastique, et où chaque lieu est codifié et mis en scène.
Des mois durant, je me suis promenée, depuis mon bureau, à travers les références, les traités et les descriptions, dans des paysages poétiques, sculpturaux et architecturaux… et j’ai commencé à écrire. D’abord une conférence (que j’ai déclinée plusieurs fois par le passé sous la forme de performances), énumérant et analysant les modèles qui perdurent dans le champ de l’art des jardins depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Puis, j’ai dessiné la carte d’un jardin où s’inscrivent différents personnages de ma « Cosmogonie » familiale et des décors issus de ce corpus.
À partir de cette carte, c’est-à-dire en l’utilisant comme une matrice, j’entendais construire, par le foisonnement d’illustrations et les changements de formats, un jeu de piste formel et narratif. Mon ambition était triple : trouver les procédés graphiques qui permettraient que l’on puisse le parcourir et s’y perdre ; disposer, édifier, se promener entre l’ensemble et les détails ; jouer des échelles et des points de vue, en ayant la possibilité de passer d’une vision panoramique macro à celle, micro, du fragment d’une nacre dans une fontaine.
Le projet de la résidence de dessin
AM : Par quel bout as-tu abordé et commencé à travailler à ce projet vertigineux ?
L-AL-V : Les premiers jours, je me suis retrouvée, presque par automatisme, à tracer des grilles de planches, à crayonner sur des A4, puis à encrer tout ça au rotring, persuadée que j’allais scanner et attaquer la 3D, mais j’ai vite réalisé qu’il aurait été dommage de travailler sur un bureau ou devant un écran. C’est une économie de moyen et de place que j’ai intégrée parce que je n’ai jamais eu de grand atelier et que l’espace de la feuille ou de l’environnement 3D sont des potentialités d’infinis que je peux ouvrir quasi partout, sur n’importe quelle table.
AM : Te servir de l’espace octroyé par l’atelier aux Arques pour expérimenter un travail sur de plus larges formats figurait dans tes priorités. Lorsque tu m’as écrit au terme de ta première semaine de résidence, tu t’apprêtais à tenter quelque chose de nouveau.
L-AL-V : En effet, j’avais amené avec moi un carnet de papier à dessin A4 et A3 pour être sûre de pouvoir scanner avec un format standard et je voulais procéder graduellement à l’augmentation des formats en passant au A2 puis au raisin, puis au mur. Cette méthode me permettait de dessiner en plus petit ce que j’allais ensuite faire au mur mais j’ai vite abandonné cette stratégie de base.
AM : Pourquoi cela ?
L-AL-V : J’ai tout d’abord voulu sauter l’A3 pour aller plus vite vers le mur et ne plus penser à scanner mais je me suis rapidement aperçu qu’augmenter l’échelle du papier, en dessinant sur un format trois fois plus grand que d’ordinaire, n’était pas suffisant pour casser mes habitudes. Ma posture était la même et j’étais toujours autant dans la minutie.
J’ai gardé trois planches en A2 pour le soir comme compagnie, comme on brodait jadis au coin du feu, et ces dessins symétriques de façades sont devenus les ouvrages que je remplissais des symboles de l’univers fictif que je charrie depuis des années (poissons, chats, sangliers, etc.) une fois rentrée à l’appartement, devant une série, avant de dormir.
AM : À partir de là, que s’est-il passé dans l’atelier ?
L-AL-V : Dans l’atelier, j’ai recouvert deux murs de papier en décidant que l’un était pour un décor général et l’autre pour des éléments sculpturaux que je découperais ensuite pour créer des volumes dans l’espace.
AM : Qu’est-ce que cela donné et cela t’a-t-il permis d’inscrire ta propre corporalité et tes mouvements dans le dessin ? Passer de l’horizontale à la verticale dans ton processus de travail et de la station assise à la station debout n’a pas dû être une mince affaire ?
L-AL-V : Effectivement. J’ai tracé une structure que j’ai commencé à remplir, en m’appliquant sur les motifs. C’était laborieux, je n’avançais pas aussi vite que je l’aurais voulu mais c’était grisant, je m’hypnotisais moi-même. J’aimais me reculer pour constater que le détail que j’étais en train d’exécuter avec précision se diluait dans l’ensemble et créait une véritable perte de repère dans les jeux d’échelle. Mes livres étaient étalés au sol ; quand je ne savais plus où aller avec le dessin, je cherchais, feuilletais, accroupie, debout. J’ai le vertige d’habitude mais l’escabeau n’était qu’un outil de construction. Comme il y avait une urgence à remplir, tomber n’était pas une possibilité. Je travaillais avec un casque sans fil que je ne quittais presque jamais donc j’étais perpétuellement dans mon monde, dans mon brouhaha. Physiquement, j’ai oublié que j’étais un corps. J’étais angoissée parce que je savais que je n’aurais pas le temps. En évaluant ce que j’aurais aimé finir et ce sur quoi j’aurais aimé prendre plus de temps, un mois s’avérait n’être vraiment plus du tout assez. Le grand dessin est devenu un fil rouge : je commençais ma journée avec lui jusqu’à ce que je ne puisse plus le supporter, je n’en voyais que les défauts, son manque d’harmonie, sa grossièreté. Je voulais avancer pour voir ce que ça donnait dans l’espace. Un dessin aussi grand, je le voulais comme un trompe-l’œil. Je traçais au pinceau. Je n’ai pas l’habitude et j’ai utilisé une encre qui bousillait les poils hyper vite, donc mes traits s’empâtaient, c’était très désagréable. Comme j’avais commencé avec, je ne pouvais plus faire marche arrière, j’avais besoin d’épuiser cette bouteille d’encre indélébile…
AM : Et s’agissant de l’autre pan de mur ?
L-AL-V : J’ai commencé des modèles à côté dans l’intention de les extraire par la suite, parce que j’avais en tête de découper la grande fresque et de l’installer sur une structure comme un décor de théâtre. L’exposition que Jim Shaw avait faite au Capc en 2010, où l’on se baladait au sein d’une iconographie populaire et grinçante, fût l’une de mes grandes claques esthétiques. Depuis que j’ai croisé son fœtus suspendu, je rêve de scénographie où dessins et symboles graphiques deviennent des installations en volume à arpenter. Le Stonehenge gonflable de Jérémy Deller ou le décor de David Hockney pour The Rake’s Progress de Stravinsky sont pour moi des manifestes. Hors les murs de la résidence
AM : Le contexte environnant de la résidence, et notamment ce dédale de pierre – des kilomètres de galeries souterraines – creusé par l’ermite Jean-Marie Massou (1950-2020) dans sa forêt de Marminiac pendant 45 ans et auquel le plasticien Antoine Boutet a consacré un film-documentaire (Le Plein Pays, 2009), a-t-il été à la hauteur de tes espérances et a-t-il nourri le projet dans la direction attendue ?
L-AL-V : Je connais bien la région. J’ai grandi à côté dans le Tarn-et-Garonne. J’ai beaucoup visité le Lot, mon père ayant longtemps habité pas loin des Arques puis à Cahors. Rien que le trajet pour y aller est comme une plongée de plus en plus profonde dans les petites routes, dont les circonvolutions font affleurer mes souvenirs autour de ce paysage chargé.
La visite du domaine de Jean-Marie Massou était folle, une expérience littéralement extraordinaire. C’est l’ancien maire du village de Marminiac, André Bargues, qui nous a accueillies et commenté le lieu au travers de l’histoire de ce personnage incroyablement singulier, qu’il a soutenu, défendu et côtoyé de très près. Ce monsieur m’a autant fasciné que le fantôme qui rôdait partout autour de lui. Il a été dévoué à Jean-Marie Massou jusqu’à vivre des expériences hors société, hors du contrat social. Alors qu’il était maire, il a dû aller au-delà du légal et du supportable pour laisser cet homme et ses capacités hors norme développer un monde dans les couches géologiques de son terrain.
AM : Tu connaissais l’existence de ce personnage avant la résidence, comment ?
L-AL-V : J’en avais entendu parler par mon père tout d’abord. Il était pour moi associé à la fois au monde paysan et à celui de la folie, charriant tout un folklore – des marginaux de campagne, acteurs d’une fresque sociale hétéroclite faite de débats houleux, d’envolées lyriques et de révolutions de comptoir, aux figures amorphes, hurlantes ou plaintives des hôpitaux psy – lequel, lorsque l’on est enfant ou adolescent, est prétexte à la peur ou au rejet.
Il y a quelques années, j’ai redécouvert son existence à la faveur de posts de Sammy Stein et Jack Tezam, deux dessinateurs et auteurs de BD mais aussi des collecteurs d’expériences collectives, souterraines et politiques, qui déploient des concepts autour de l’imaginaire, de la culture populaire, du rêve et des mondes parallèles qui me parlent. Nous avons une amie commune, qui me raconte certaines balades, des moments de rassemblements sans autre but que de créer ensemble et se retrouver dans les montagnes, et cela me rappelle les utopies dans lesquelles j’ai grandi. Et au travers de leur vision, je regarde cet homme autrement et m’intéresse à ce qui l’anime. Je retiens aussi le témoignage d’une voisine qui rapporte que c’était un homme qui faisait peur et pouvait être violent. André me le confirme, il a cru mourir une fois, poursuivi par Jean-Marie et sa hache. Mais il semble lui passer beaucoup de choses. Animé d’une mission, comme dévoué à la survie d’un peuple autochtone, il a tout fait pour que le bonhomme puisse rester libre de creuser et développer toute sa mythologie personnelle dans sa réserve.
Les mythologies personnelles
AM : En quoi peut-on rattacher vos deux mythologies personnelles ? Notamment dans le contexte du travail que tu as développé aux Arques ?
L-AL-V : Nous avons tous deux recours à des archétypes de constructions, notamment des architectures à taille humaine comme la cabane ou la grotte. Jean-Marie Massou creusait et édifiait : il creusait des galeries souterraines, sortes d’immenses cathédrales en longueur, en posant d’énormes pierres en travers de failles pour créer des effets de lumière dramatiques ; et il construisait des mausolées au bord de chemins menant à différents lieux symboliques. Ses sculptures semblent être des représentations minimales de corps en équilibre ou d’architectures, comme cette pierre gravée de jets d’eau reposant sur une autre, où l’on comprend immédiatement qu’elle représente une fontaine.
Pour entrer dans son royaume, on doit passer par l’encadrement formé par des pyramides devant lesquelles s’élèvent deux sphinx en pierre, très sommaires mais reconnaissables. Ils sont magnifiques. J’étais très émue, ayant moi-même réalisé deux sphinx et une pyramide lorsque j’avais été invitée à imaginer un refuge périurbain en bordure d’un plan d’eau en Gironde en 2016. Cette œuvre pérenne et praticable (pensée autour de la fiction survivaliste entourant le personnage de mon cousin Félix) est un abri terrestre de fin du monde, entre ciel et eau, à Ambarès-et-Lagrave. Le monde de Jean-Marie Massou se situe, lui, entre le ciel – d’où viendra le peuple extraterrestre qui sauvera l’humanité de l’apocalypse (précipitée, selon lui, par la surpopulation et le désastre écologique) – et le monde souterrain, qu’il s’était donné pour mission d’explorer à la recherche d’un vaisseau pour les rejoindre.
Parmi les œuvres « à découper » que j’ai conçues dans le contexte spécifique de mon atelier aux Arques, j’ai sculpté dans du carton une figure féminine inspirée de l’une des statues grotesques du XVIe siècle des jardins de Bomarzo, aussi appelés « parc des monstres », dans la région italienne du Latium, non loin de Rome. Après la visite du domaine de Jean-Marie Massou, j’ai aussi réalisé un nouveau sphinx. Je le voulais simple. Il est devenu beaucoup trop maniéré. Je voulais retrouver l’évidence des formes qui m’avaient touchées. Je suis repartie dans mes travers, en ajoutant sur le socle une symbolique idiosyncratique, convoquant mes enfants jumeaux, la lune, une pyramide, un sanglier-garou et même l’écrevisse américaine proliférante et donc écologiquement nuisible, dont nous avions parlé avec tes amis lors de ta visite pendant l’été. À l’image des descriptions minutieuses d’édifices, sculptures et socles qui parsèment le chemin du héros du Songe de Poliphile, que l’on retrouve aussi dans les gravures illustratives de ce texte, chaque motif a été pensé avec un sens à décrypter. Imprimé à Venise au XVe siècle, ce roman illustré italien est l’une de mes références iconographiques majeures depuis 2020. J’en ai décliné des éléments à plusieurs reprises pour des performances ou des installations et il me sert de base pour l’édification des folies et des lieux du jeu de rôle que je suis en train d’écrire.
Les dynamiques d’écriture
AM : Peux-tu justement m’en dire un peu plus sur les ressorts d’écriture qu’implique le jeu de rôle que tu prépares ?
L-AL-V : À ce jour, j’ai écrit une bonne soixantaine de pages de descriptions et de conséquences d’actions, d’objets et de PNJ2 sous la forme d’un jeu de rôle. Mais après avoir fait une partie sur table – aux côtés de l’ami que tu m’as présenté lors de ta visite estivale – j’ai surtout compris qu’il fallait tout documenter de façon pratique pour s’accorder la plus grande liberté d’interprétation. Le jeu de rôle a cela de fascinant qu’il convoque non seulement la tradition orale mais révèle son essence dans le corps et la voix de celleux qui y participent.
J’ai donc compris en jouant que je ne pouvais pas écrire de JDR3 comme on rédigerait un texte linéaire mais plutôt que la mise en récit passait obligatoirement par un inventaire de lieux, d’objets, d’effets, de personnages qui auraient chacun un sens et différentes possibilités d’interagir selon l’intention que je voulais donner. Ces potentialités, que le Maître du jeu détient et incarne, sont fascinantes, tout comme les possibilités que l’on a en tant que joueurse d’interpréter et d’improviser. On se situe vraiment à la lisière entre théâtre et stand-up, grâce à cette légère ironie qui nous rappelle sans cesse que nous sommes en train de jouer. Cette incarnation par le corps qui n’est pas mis en scène par l’autorité d’un spectacle mais est un outil de mime et de transmission m’intéresse particulièrement. La légèreté dans le jeu, malgré le très gros travail de documentation et de création qu’implique la création d’un jeu de rôle, me plaît beaucoup aussi. Enfin, je suis sensible au besoin de cohérence du récit fictionnel que l’on retrouve également dans la science-fiction ou le jeu vidéo.
Le worldbuilding est par ailleurs un exercice auquel je me prête avec mon compagnon qui, lui, évolue professionnellement dans l’univers artistique de jeux vidéo réputés pour leur cohérence historique, et dans lesquels les détails qui servent le gameplay sont scrutés à l’aune de ces critères d’authenticité. Créer une authenticité factice mais qui devient plausible grâce à la vraisemblance des éléments la contextualisant facilite d’autant plus l’immersion.
Appliquer cette méthode, pour un temps donné, au sein d’un groupe de personnes, qui s’engouffrent dans cette faille dans le réel et prennent très au sérieux une quête fantastique, est l’une de mes intentions artistiques depuis la création en 2012 de la société secrète issue du paysage culturel et sociologique de mon village natal : le Caylus Culture Club (CCC).
AM : Avec le CCC, tu orchestres des performances dans lesquelles une hypothétique communauté (constituée d’habitantes de ton village tarn-et-garonnais et autres membres occasionnels d’un collectif à géométrie variable) s’empare de ton univers formel et constitue, selon tes propres termes, « une société secrète alternative avec ses propres légendes, codes graphiques et chansons pendant le temps de la performance », laquelle infiltre des lieux de sociabilité patrimoniaux (château, musée) ou populaires (bar, place publique). Est-ce que « cette faille dans le réel » qui semble être l’endroit où tu places ton travail artistique ne nous ramène pas encore une fois à Jean-Marie Massou et à son excentrique entreprise ?
L-AL-V : Ça y fait sans aucun doute écho. Ce qui est fascinant dans le contexte qui caractérise le cas de Jean-Marie Massou – qui est, soit dit en passant, très éloigné de la vision pastorale idéalisante que beaucoup ont de la campagne et du monde rural (comme si derrière les mines bourrues et renfrognées, il y avait systématiquement un grand cœur, une naïveté attendrissante…) et avec laquelle, j’avoue, j’ai beaucoup de mal –, c’est qu’il a agi seul.
Mais c’est grâce à son entourage (sa mère et des alliés dans les communes environnantes) qu’il est sorti de l’internement et a réussi à accomplir une œuvre surhumaine en creusant à plus de 20 mètres parfois et en déplaçant des blocs de pierres énormes. Dans la forêt, sans aucune sécurité, il a mis plus d’une fois sa vie en péril et a bâti un domaine à la force de ses bras et de son corps. Son histoire me parle, notamment par ce qu’elle peut dire sur ce que l’on appelle la folie, le trouble, l’inadaptation à la société ; et me touche encore plus, ce que cela dit en retour de la façon dont on traite le plus souvent les malades psy, en les plaçant sous camisole chimique, etc.
Toute la réflexion sur l’art brut m’intéresse. À quel moment fait-on la différence entre artiste tout court et artiste brut ? Il y a ce mythe de la guérison psychanalytique par le biais du travail artistique qui exprimerait et réparerait une blessure. Je trouve ça tellement cliché et pourtant, tout mon travail part de mon cercle domestique et intime. Longtemps, j’ai dénigré le travail de Louise Bourgeois parce que je trouvais ça trop mielleux, trop sentimental, trop évident. Aussi, parce qu’elle parle de famille, de domestique et d’intime. Quand je pense que j’ai personnellement décidé de devenir artiste en regardant un reportage sur la maison de Jean-Pierre Raynaud ! Est-ce qu’être artiste, ce ne serait pas créer avec urgence et nécessité, comme peut justement le raconter Louise Bourgeois ? Recouvrir son espace personnel, entreprendre des travaux, devenir obsessionnel et s’autoriser à plonger totalement dans ses propres élucubrations sans fin ? Le statut d’artiste autorise à construire un corpus égocentrique en imaginant que ça parle d’universalisme de la condition humaine ; ou à chercher des formes signifiantes de sa psyché, les ramener dans le monde réel et les exposer, comme si c’était totalement normal dans un cadre autorisé.
Mais évidemment, une artiste évolue en collectif et en fin de compte, c’est peut-être le trait qui le ou la distingue de l’artiste brut (outre la dimension de la formation en autodidacte ou pas, qui ne résout pas la question de manière satisfaisante). Dans un contexte où l’on réfléchit et pense l’histoire et les gestes de l’art entre acteurices culturelles, structures et réseau et où l’on partage avec des paires des réflexions théoriques sur ce que l’on est en train de faire avec/sur une société dans un contexte politique, l’artiste n’est pas seulement, et heureusement d’ailleurs, qu’une névrosée qui ne s’inscrit dans le monde de l’art que pour y assouvir l’expression d’un pur désordre intérieur.
Propos recueillis dans le cadre de la résidence aux ateliers des Arques « DR - textures », entre septembre 2024 et janvier 2025.