Artiste forestier, Christophe Doucet sculpte au milieu des pins, des chênes et des aulnes landais depuis près de trente-cinq ans. Formé dans la veine minimale, il s’en est petit à petit libéré afin d’embrasser pleinement la figuration. Traversé par une forme de magie vitale, l’artiste donne aujourd’hui corps à des esprits – souvent animaux.
Christophe Doucet travaille par épuisement : du trait dans ses premiers dessins, de photographies de bornes par la suite, de représentations zoomorphes enfin. Inlassablement, Christophe Doucet produit au cœur de son atelier. En taillant ses propres outils, en reproduisant des sculptures réalisées par d’autres, en faisant voler un à un les éclats de bois avec une hache, c’est comme s’il comprenait la marche du monde. Christophe Doucet perçoit la réalité en la voyant se révéler sous ses doigts.
« Forestier » a été son travail pendant plus de vingt-ans. Chaque jour, il arpentait les bois à la recherche de bornages, voire en créait quand ils venaient à manquer. C’est cette sémiologie bûcheronne qui donna naissance, dix ans après à une installation majeure : la Sauveté de Garbachet. En référence à un principe médiéval de protection autour des lieux sacrés, l’artiste a fait inscrire au cadastre une zone d’un hectare entourant un cabanon en forêt. Loin de s’arrêter au marquage administratif, il a ensuite mis en place un chantier participatif afin de restaurer la cabane et son puits. L’aura artistique a enfin été amplifiée par l’implantation, aux quatre points cardinaux, de bornes en mortier traditionnel surmontées par une oreille de lièvre. Ici, tout comme lorsqu’il élève un abri pour chêne malade ou place une feuille d’or sur un arbre pluricentenaire menacé d’abattage en Corée, Christophe Doucet permet de préserver des feuillus et la vie qu’ils accueillent. Or, Anna Tsing rappelle que le passage de l’Holocène à l’Anthropocène réside en grande partie dans l’éradication des endroits refuges où le sauvage aurait pu se reconstituer {note}1. À l’encontre de la marche capitaliste du monde et des destructions qu’elle implique, Christophe Doucet pose ainsi une stratégie de préservation – voire de soin.
L’artiste, conscient de l’impossibilité à vivre sans les ressources naturelles tout comme de la nécessité de les préserver, a conçu une économie circulaire afin de développer une production raisonnée. C’est l’immense forêt des Landes qui lui fait office d’atelier – il la parcourt afin de rapporter dans sa tanière un séquoia foudroyé, un chêne déraciné, un cèdre mort sur pied ou un châtaignier qu’on lui donne. Il a aussi acquis deux hectares de forêts – berceau des aulnes d’où proviennent ses masques. S’il a besoin de papier de verre, il préfère y attraper une tige de prêle ; si, au contraire, c’est un arbre encore vert qui est nécessaire, il pratique à la lune descendante un classique de l’agroforesterie : une coupe « têtard » qui permet de scier une ramification sans ôter la vie de l’arbre qui la porte. Enfin, lorsque vient le moment d’appliquer les couleurs, c’est son propre mélange à base de fromage blanc et pigments naturels qu’il utilise. Les natifs d’Amérique du Nord lui ont soufflé cette technique lui offrant la possibilité de rester éloigné des matériaux de synthèse.
Christophe Doucet décrit très humblement la naissance de ses sculptures monumentales : choisir un tronc, le retourner, l’observer – parfois pendant des années. La fourche ainsi créée produit des jambes ou des pattes, une branche révèle un sexe ou un museau, un nœud devient un œil. Plus, ensuite, qu’à révéler via soustraction de matière l’être que celui-ci contenait en creux. Il met également en avant la logique implacable des masques : si l’on fend deux saillies dans le bois pour marquer des sourcils, la forme d’un nez en découle irrémédiablement. L’artiste attire l’attention sur le fait que Tim Ingold parlerait d’une « forme émergente » qui émane directement du matériau et des outils utilisés pour le modeler. Alors que, dans son travail de révélateur, Christophe Doucet croise souvent l’esthétique des peuples racines, c’est précisément cette forme issue du cœur des choses qui lui permet de dépasser ses craintes d’appropriation culturelle.
Mais la rencontre avec ces traditions autochtones se fait-elle vraiment uniquement à un niveau plastique ? La pratique de Christophe Doucet est en effet rythmée par des silhouettes bien reconnaissables – en premier lieu, le lapin. Cet animal, c’est le trickster, le fripon que l’on retrouve sur tous les continents via Puck, le gnome, le coyote des Amérindiens, l’enfant malin d’Afrique subsaharienne… L’artiste rejoue aussi régulièrement la forme de la mandorle – parfois en utilisant une barque pour rappeler qu’elle est déjà présente dans l’embarcation qu’empruntent les morts dans la cosmogonie égyptienne. Il semblerait que Christophe Doucet soit à la recherche des formes ayant traversé les civilisations. Loin des logiques d’appropriation postmodernes, il s’agit ici de retrouver les symboles qui révèlent, par-delà d’apparentes disparités culturelles, le langage universel d’un monde unifié.
Certaines œuvres de Christophe Doucet portent le feu dans une de leurs cavités ; d’autres sont recouvertes de cire via des bougies vite consumées. Son renard au front marqué par un bindi contient un bâton de procession amovible. D’autres encore demandent à ce qu’on remplace régulièrement les ex-voto (fleurs, pommes…) déposés à leurs pieds. Aucune obligation ici – juste des invitations. Aujourd’hui encore, à Brandebourg, des personnes fleurissent perpétuellement son Pélican. On peut considérer la différence entre une écologie de surface et une écologie profonde comme une divergence de dynamique : d’où provient l’impulsion ? Cet écart réside peut-être dans la différence entre « se sentir obligé » par une instance dominante et « avoir l’élan » de prendre soin, entre une obligation venue du haut et une envie jaillie du cœur. Au contact des œuvres de Christophe Doucet, c’est ce désir profond de respecter, de laisser croître, de faire corps avec la vie la plus libre qui est encouragé – voire soutenu.
L’artiste se souvient de chacun des morceaux de bois qui jonche le sol de son atelier. Il peut conter l’histoire de chaque arbre qui a permis la réalisation de ses totems pluricéphales. Quand on l’entend en parler comme d’êtres animés, on est tenté de se rappeler que, tels des animistes qui s’ignorent, les forestiers parlent de « sujets » pour les arbres et de « peuplement » pour leurs regroupements. Quand on le voit, dans un état autre, modifié, faire naître un bestiaire habité, sa dimension spirituelle est révélée. Lui, parle de « chamanisme au second degré » où « les oiseaux ne chantent pas à travers [lui], mais à travers [s]es objets appelés sculptures ». Ce sont elles qui deviennent vecteurs de soins. C’est ainsi que Christophe Doucet transmet un chant venu des forêts, venu du fond des âges, pour permettre leur médiatisation dans d’autres sphères. En présence de ces représentations animales, l’humain est rétabli à sa juste place, un parmi des milliers, petit d’être si jeune à l’échelle de la vie, fasciné par la grandeur des apprentissages qu’il a encore à faire à l’écoute de ce qu’on a tenté de réduire au silence – le sauvage, l’irrationnel, le magique.
Ce texte a été produit dans le cadre de la bourse Ekphrasis, initiative de l’Adagp en association avec l’AICA France et le Quotidien de l’Art.
1Tsing, Anna, « Feral Biologies », Anthropological Visions of Sustainable Futures, Londres, University College London, février 2015.