« Artémis » et la « Grande Ourse »

Claire Jacquet, 2022

Au début, ça a plutôt mal démarré… Au moment de passer son diplôme à l’École des Beaux-arts de Bordeaux, Christophe Doucet s’entend dire par un éminent membre du jury : « OK, on vous le donne mais il faudrait laisser tomber le côté « Arts et traditions populaires », ce n’est vraiment plus à l’ordre du jour… Vous auriez intérêt à revoir votre pratique ». Autre point d’exclamation, l’artiste, à qui l’on conseille de partir à Paris pour suivre la voie royale d’un futur parcours professionnel, décide de s’installer dans les Landes, et s’entend commenter cette fois : « Enterrement de 1e classe assuré ! ». Et puis, flûte, ses parents, qui ne croient pas vraiment à cette voie artistique le contraignent à devenir forestier durant 23 ans pour vivre par ses propres moyens.

Landes art…
De manière hasardeuse, Christophe Doucet se met donc en quête, travaille au sein de cette immensité forestière, constituée de pins et de chênes, procède à des bornages, manipule des souches, observe et hume la résine couler des veines internes du bois que l’on coupe, scie, transforme en planches… Il s’approprie ce biotope global, celui de la forêt et de ses habitants, plantes et végétaux, insectes et animaux, fossés et massifs, mais également des pans entiers de la culture gasconne par l’intermédiaire de l’écrivain Bernard Manciet qui lui prête une maison en ruine à Sabres : son premier atelier.

Christophe Doucet avance, tâtonne, sculpte. Surtout le fer forgé, en débutant par des pièces directement inspirées par Antony Caro et David Smith, deux sculpteurs qui l’ont profondément marqué à ses débuts, ainsi que Clement Greenberg, le théoricien de l’art 100% américain qu’il a pu rencontrer aux États-Unis deux années avant sa mort. Au Capc musée, creuset de formation dans sa jeunesse, il croise les mêmes références, fortes et inévitables. Son approche de l’art est intellectuelle, comme lui a appris « l’école » et à laquelle, il faut bien l’avouer, il a pris goût. Toutefois, il se rend rapidement compte que cette sculpture formaliste est une impasse (pour lui), qu’il ne saura l’adopter, ni même l’emmener ailleurs. Il se laisse guider par ses outils forestiers, tels la hache, l’herminette, les ciseaux à bois, avec cet étrange point commun d’associer le bois et le fer — deux forces combinées pour répondre à un usage — d’où l’idée d’amorcer ce nouvel alliage dans sa pratique de sculpteur. Ses œuvres, jusqu’alors, représentaient des outils, des cabanes et des signes (que lui inspire le marquage des arbres dans son métier de forestier) ; elles tendent progressivement à évoluer vers une sculpture figurative et zoomorphique.

Un vent nouveau, venu d’ailleurs, et qui n’est plus celui de la « conquête de l’Ouest » et des artistes américains, généralement mobilisés autour de la démesure du paysage, du grandiose ou des machines, lui donne l’occasion de s’affranchir : un voyage en Corée lui révèle l’existence de sculptures en basalte, représentant des personnages géants aux yeux globuleux, sur l’île de Jeju, et lui souffle l’idée d’une sculpture miniature taillée dans un simple radis. Puis, c’est au contact de jeunes artistes, comme Laurent Le Deunff ou Kevin Rouillard, que Doucet prend plaisirs et libertés à s’extraire d’un certain vocabulaire pour tendre, sans crainte de s’y perdre, vers le naïf, l’archaïque, l’humour ou l’hybridation. Ainsi, il n’est pas rare de découvrir des combinaisons comme celle du lapin-marmotte, ou d’autres syncrétismes. Avec cette nouvelle génération, il se surprend à assumer sans complexe une orientation « brute », franche, vitaliste dans son travail, s’éloignant du référentiel conceptuel ou de l’Arte Povera ; ce qui ne l’empêche pas d’inclure dans sa Grande Ourse une forme évidée au carré, symbole d’une pensée abstraite.

Deux sculptures anciennes, de ces débuts, sont présentes dans l’exposition : la première, le Calice, directement inspiré par le travail de Brancusi, à la suite d’un séjour en Roumanie où Christophe Doucet repère quantité d’éléments architecturaux présents dans l’œuvre du sculpteur moderne, notamment ses « colonnes sans fin » ; la seconde, un immense lapin aux oreilles bleues, est un animal familier dans le travail de l’artiste, renvoyant de façon presque inconsciente à la signification de ce pays d’« Albret », où il vit et travaille, qui se traduit par « lièvre ». C’est le Trickster, l’animal qui déjoue les coups, que l’on retrouve dans de nombreuses civilisations, histoires ou productions culturelles (Barry Flanagan, Bip Bip et le Coyote).

À l’ère du soupçon envers toute forme de croyance, pourquoi de nos jours parler de calice ? Il y a en permanence chez Christophe Doucet une quête du côté des religions quelles qu’elles soient (bouddhisme, christianisme, judaïsme, islam, vaudou…), dont les divinités sont la source, et dans lesquelles il puise abondamment l’idée de force, de merveilleux, de sacré. Les neuf boules qui ceinturent son Calice évoquent à travers ce chiffre le symbole de l’unité dans le bahaïsme.
Pour comprendre l’importance de la religion dans son travail, il faut revenir à son étymologie : relegere, « relire » ou « relier ». Soit une possibilité de connecter les vivants autour d’une chose qui les dépasse. C’est donc naturellement que l’artiste s’intéresse aux objets, quel que soit leur origine culturelle ou géographique, en lien avec des rites, non pas tant pour leur dimension cultuelle que les formes qu’ils mettent en place : masques, mais aussi sculptures érigées en totems ou des installations comme la Sauveté de Garbachet (dans les Landes) qui prennent en compte un lieu investi dans toutes ses dimensions (refuge, puits pour l’eau douce, points de repères que forment les quatre points cardinaux), etc.

Ce qui l’intéresse, c’est la puissance tellurique des forces en présence que ses sculptures génèrent, pour émouvoir, mais aussi englober, protéger. Lors d’une visite à son atelier, une fillette remarque que nombre de ses sculptures animales contiennent d’autres êtres dans leur ventre : « pourquoi faire autant de kangourous ? » lui demande-t-elle.
Pour Doucet, c’est revenir à l’origine, à la gestation mais aussi au devenir et à la protection de cet avenir. On retrouve cette idée dans l’étoile jaune sur le front d’un lapin qui est celle d’Artémis, déesse de la chasse, des animaux et des lieux sauvages, mais aussi, et on le sait moins, des accouchements, quelquefois entourée d’une multitude de seins promptes à rendre service, et qu’on a désigné à tort comme des testicules de taureaux… Artémis, enfin, que les Grecs anciens associent à une grande force, celle de l’Ourse, faisant d’elle la « régente de la loi de l’Ourse ».

… En mode doux
Doucet choisit la qualité des bois qu’il travaille, mais aussi leur forme originelle qui déterminera celle qu’il va leur donner (le masque qu’il sculpte peut ainsi prendre l’apparence d’une souris ou d’un renard, selon la présence des branches, des nervures et des nœuds du bois). La Grande Ourse provient de la souche d’arbre qui lui servait de cabane d’enfant. La plupart du temps, il utilise le chêne, le tilleul, l’acacias, le séquoia, l’aulne glutineux, plus rarement des résineux, hormis le cèdre, et jamais de pins, bien qu’ils soient partout présents dans les Landes, trop filandreux. Il lui arrive de fabriquer ses propres outils ou d’en acheter auprès d’artistes ou d’artisanes qu’il rencontre à l’étranger pour apprécier leurs qualités, comme ce fut le cas lors de son séjour au Bénin en janvier 2022.

Bernard Manciet disait de l’artiste qu’il trouvait des choses extraordinaires sans s’en rendre compte. L’intuition du geste et d’une pensée se fait, chez lui, en douceur.
Loin des postulats théoriques ou savants, Christophe Doucet repousse aimablement l’idée de « nouvelles mythologies » comme d’incarner un « retour à la nature », une idée abstraite en dehors de l’être humain selon lui, « il n’existe de nature qu’inventée », citant Bruno Latour. Au terme de sa vie, Jim Harrison, l’écrivain américain que l’on a qualifié de « nature writer » s’interrogeait : « Voici une question implacable qui me taraude souvent à trois heures du matin : comment et dans quelle mesure avons-nous trahi notre vie ? » Pour l’auteur des Légendes d’automne et de Dalva, ne pas trahir, c’est refuser une vie confortable, une vie qui file comme une autoroute, c’est lever les yeux, étendre le temps et l’espace, chercher à intensifier le connu et l’inconnu.

En plantant sa forêt de sculptures géantes à la MÉCA, Christophe Doucet voudrait nous confronter à de nouvelles figures qui viendraient remplacer inopinément les anciennes, celles de la famille des Apollons et des Vénus, pour dessiner un monde moins anthropocentré et plus ouvert dans sa dimension cosmogonique (car du ciel, l’autre Grande Ourse nous contemple). Il culbute ainsi l’idée d’universalité, ce qui lui plaît assurément car l’usage du culbuto comme outil garantit tous les rebonds.
Comme les lièvres font des bonds.

 

Texte de l’exposition personnelle de Christophe Doucet, Artémis et la Grande Ourse du 6 mai au 17 septembre 2022, Le Grand verre, Frac Nouvelle-Aquitaine Méca

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