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Jean-Marie Blanchet ̸

vu par Vincent Pécoil
Dossier mis à jour le 29 août 2021

Un des traits les plus frappants des objets créés par Jean-Marie Blanchet est la duplicité de leur nature (tableau ou objet), objets concrets ou figuration d’une réalité plus générale. Cette duplicité est manifeste dans le mouvement de balancier permanent qui l’anime, passant du vrai au faux (ou du « vrai-faux », comme on dit pour les passeports, au faux vrai), dans un va-et-vient entre l’art, son histoire, ce qui en est sorti et ce qui y revient...

Prenons Wood (2014), ou Formica (2010). Dans un cas comme dans l’autre, le titre suggère un matériau (naturel ou synthétique) qui, de fait, n’est pas utilisé dans les compositions. Wood est comme un zoom photographique sur des panneaux de bois aggloméré. Le tableau « dépeint », ou figure, un matériau industriel – des copeaux de bois collés. Ce « faux » faux constitue une double négation qui débouche, en toute bonne logique, sur une vraie peinture. Pareillement, la technique utilisée pour Formica évoque les faux-bois de la peinture cubiste, comme ceux de Braque qui, dans un premier temps collait des morceaux de papier peint représentant du bois dans ses peintures, avant de réaliser lui-même dans les peintures ultérieures ces faux en peinture, à la façon des peintres d’enseigne. De Formica à Wood on peut discerner une sorte de cheminement comparable, une mise en abîme du faux informée par le souvenir des sculptures plaquées en formica de Richard Artschwager ou les tissus vinyliques de Claes Oldenburg.On pourrait envisager cela comme un plaidoyer pour le mensonge en art, pour la formule selon laquelle « la vie imite l’art beaucoup plus que l’art n’imite la vie ». Les réemplois de la peinture abstraite dans des domaines aussi variés que la publicité, la décoration intérieure, l’architecture paraissent confirmer cette thèse. Mais l’affaire s’est compliquée avec le temps. Il ne faut plus seulement opposer le vrai (ou le concret) et le faux, mais également leur substituts, comme le simili-cuir de Simili (2011), fait de « vrai » simili-cuir. Non pas que le réel soit devenu une fiction, mais tout ce qui est à dépeindre est devenu une réalité en partie synthétique. En art, la vérité du matériau est devenue véracité, vraisemblance. Ou bien plutôt : chaque terme (vrai ou faux) est devenu un « convertible » dans notre culture tant intellectuelle que matérielle. Domestic (2010), une autre œuvre composée entre autre de cuir synthétique, est un tableau monté sur un châssis qui est un sommier, ou du moins y ressemble. Le tableau est potentiellement un « convertible », comme les canapés du même nom, et l’œuvre éponyme (Convertible, 2010), allégorie du passage de la réalité quotidienne à l’art et vice versa.

Autre aller-retour troublant, Rustique (2010) est une autre peinture sur simili-cuir, structurée comme une composition néo-plastique. Mais les lignes noires y sont remplacées par d’épaisses bandes de faux bois. La peinture substitue l’image d’un bardage (l’idéal de la maison individuelle « authentique »), ou d’un élément de charpente ordinaire, à la formulation d’un ordre abstrait et idéel. (Une vidéo intitulée Off, montrant des bandes d’adhésif vinylique se décollant du mur suggère que la greffe néo-plastique n’a pas pris comme souhaité initialement.) Le tableau est comme une sorte de produit en croix des aspirations des uns et des autres. L’habitat ou le meuble rustique est celui recherché par les citadins (ou leur version transplantée à la campagne, les « néo-ruraux »), tandis que le formica - et ses descendants - est le must have des véritables campagnards, le matériau connoté moderne par excellence. Les deux sont produits industriellement de toutes les façons.

Les couleurs primaires étaient pour l’art abstrait les « briques » élémentaires, la matière première de la peinture. Jean-Marie Blanchet prend ces « briques » dans les nuanciers des fabricants de peinture industrielle, au même titre qu’il sélectionne ses matériaux (que ce soit les supports de son travail ou ceux qu’il figure) parmi ceux dont l’usage est commun. Comme il l’explique lui-même : « l’abstraction fait partie du décor et n’importe quelle peinture abstraite fait office de déjà-vu. Dans cette situation il me semblait que partir du réel pouvait être une solution pour sortir du propos de l’invention formelle à laquelle se superpose une attention portée à la peinture et au geste comme moyen. » Dit d’une autre façon, l’abstrait est aujourd’hui quelque chose de « déjà-vu ». Produit d’une recherche expérimentale, il est devenu quelque chose de courant, qui a été appliqué et recyclé dans tous les domaines imaginables. Et le « déjà-vu » est, à travers la citation, l’appropriation, le détournement ou toutes leurs variantes, déjà fait. C’est la raison pour laquelle la ligne de partage ne passe plus depuis longtemps entre la figuration et l’abstraction, mais entre deux attitudes artistiques : l’une qui consiste à faire comme si tout était toujours identique, immuable (« De Lascaux au grand Louvre », « d’Altamira à Jackson Pollock », dans la version extrémiste, et depuis la fin du XIXème siècle, dans la version progressiste) et l’autre, qui est la voie suivie par Jean-Marie Blanchet, et qui est une attitude plus éthique qu’esthétique – qui consiste à surmonter l’hypocrisie qui voudrait que l’on puisse faire comme si le monde n’avait pas changé depuis les avant-gardes, pour tenir compte de l’historicité du moment présent.

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