Matthieu Sanchez

vu par

Léon Mychkine

Matthieu Sanchez et l’expérience des tangentes

Après les Beaux-Arts, au lieu de se ruer dans une course à la carrière, Matthieu Sanchez a, comme il me l’a dit, « pas mal erré » pendant sept ans. Il ne faudrait pas entendre le verbe « errer » comme « être perdu », mais plutôt s’« aventurer », comme un voyageur, sans carte ni boussole (voir Le Fugitif), cependant que, l’errance, chez lui, est toujours heuristique. De fait, pendant ces années, il a : exécuté des performances (sans public), écrit un livre, fait de la musique (avec public). Et puis, passé ce gap, il a commencé de solliciter galeries et institutions… Ainsi, dès le début de sa liberté prise, Sanchez devenait une « singularité ». Il y a plusieurs acceptions à ce terme, et je le prends dans son sens mathématique, soit quelque chose qui a à voir avec l’infini, ou une courbe à plusieurs tangentes. Veuillez transformer à l’instant cette « définition » comme poétique, car l’auteur de ces lignes n’est certes pas mathématicien. De fait, cette singularité à issues multiples (plusieurs tangentes, i.e., expériences), explique l’hétérogénéité de ses pratiques dont on saisit tout de même deux thèmes essentiels, énoncés par l’artiste lui-même : le « partage de l’expérience », et le témoignage « qu’il s’est passé quelque chose ». Le faire chez Sanchez n’est pas anecdotique.
Si j’étais deleuzien (Logique du sens), j’en profiterais pour ajouter que la singularité, chez lui, signifie « événement nomade ».
De fait, ces tangentes, expériences et expérimentations, prennent diverses actions, telles : Produire un film dont tout le sujet est l’enfermement et l’enfouissement d’un objet dans une boîte en fer (Le souterrain), ce qui donne lieu à une sorte de recherche géographique quant au meilleur topos pour ce faire. Se photographier en pleine nature, en train de « chercher » le non-agir (L’ennui). Chanter et danser dans un style techno-punk détonant (série Huile). Relater une expérience de visionnage de films pendant un an, dont on suppose qu’il va en voir beaucoup, quand il dit en avoir vu quinze ! Et cette expérience, titrée Pratique cinématographique – Récit vidéo, qui était son mémoire de fin d’études, permet de découvrir (encore) une facette princeps chez notre artiste, à savoir l’humour, car le récit, lu par l’auteur, est hilarant. On y apprend aussi des choses importantes : Saviez-vous que le ginger ale espagnol est une boisson parfaitement adéquate au visionnage de L’Arme Fatale ? Cependant, que la même boisson avec une pizza ne peut pas accompagner n’importe quel film ? L’on se demandera peut-être : Pourquoi seulement quinze films en un an ? Parce que, comme il le précise, il attendait le « bon moment », ce qu’en langage philosophique on appelle le kaïros. Sanchez est donc un artiste kaïrotique. Mais j’allais oublier une autre corde à l’arc sanchézien : il sait aussi se faire explorateur-archéologue, invité par Laura Freeth et Kevin Chrismann, la mission était de rechercher la tombe d’une moissonneuse-batteuse (Creuser), inhumée durant les années 80 (cold case ?) dans le Gers. Au final, on l’a compris, Matthieu Sanchez est un organique mirror ball, et bien malin qui saura en dénombrer les miroirs…