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Vincent Carlier ̸

vu par Karen Tanguy
Dossier mis à jour le 8 janv. 2020

De la Lune à la Terre

Les œuvres de Vincent Carlier partagent des liaisons familières avec les romans de Jules Verne. L’artiste, comme l’auteur, cultive une inclination certaine pour la découverte d’univers méconnus ou mystérieux. Le voyage, l’espace, les grandes profondeurs de la Terre ou encore les innovations scientifiques de toutes natures constituent des terrains fertiles, propices à éveiller l’imaginaire du regardeur comme du lecteur. Si l’on devait chercher un fil rouge dans la pratique de Vincent Carlier, ce dernier serait probablement la curiosité que l’artiste manifeste en amont de chaque projet, par le biais de recherches, de documentation et d’observations dans des champs très diversifiés allant de la performance sportive à la conquête spatiale en passant par le volcanisme ou la spéléologie. Cette qualité première guide tout autant les héros de l’écrivain que l’artiste dans sa pratique et demeure la condition sine qua none à toute production. Les œuvres de Vincent Carlier portent en elles une grande force d’évocation et possèdent des vertus germinatives exaltant l’imaginaire.

Autour de la Lune

L’appétence de l’artiste pour l’exploration est ainsi significative par le biais d’œuvres en lien avec la conquête spatiale et les mystères de l’univers. Certes, Jules Verne faisait œuvre d’anticipation dans ses ouvrages, Vincent Carlier se base quant à lui sur des découvertes effectuées à l’aune de ces cinquante dernières années, aux contours parfois encore méconnus. Terra Nullius figure un drapeau américain fiché sur une portion de territoire. Cette œuvre aiguise notre mémoire collective associant à la fois les premiers pas sur la lune, le moment où Neil Armstrong et Buzz Aldrin plantent la bannière étoilée sur le sol lunaire ou encore les multiples théories du complot associées à l’événement. L’artiste accentue d’ailleurs cette caractéristique par l’usage du polystyrène, soulignant d’autant plus l’aspect factice de ce morceau de décor. Une autre image surgit devant cette œuvre : celle du Capitaine Nemo enfonçant son drapeau noir orné de son initiale dorée dans les glaces du pôle sud. Par ce désir de conquête, il renverse cependant le concept de Terra Nullius. Signifiant « Territoire sans maître », cette notion apportait une justification légale à tout état s’accordant le droit de coloniser une terre déjà habitée et d’y imposer sa souveraineté, si cette dernière ne disposait pas d’un système étatique établi. Nemo revendique donc l’Antarctique, qui appartiendrait donc à … Personne ... traduction de Nemo en latin.

Le Tour du monde en 80 jours

Philéas Fogg des temps modernes, Vincent Carlier réalise l’exploit d’une traversée de l’Atlantique à la rame. Il parcourt les 5 011 km, séparant la Bretagne de Cap Cod. Ce n’est certes pas un tour du monde, encore moins accompli en 80 jours, puisqu’il l’effectuera en 166. La performance sportive, assurément réelle, est cependant réalisée dans des conditions très différentes des traversées en solitaire classiques. Cultivant le goût pour un certain décalage, Vincent Carlier a effectué cette aventure en rameur d’appartement. L’artiste s’intéresse également à d’autres formes d’expansion territoriale, plus particulièrement à la dispersion de certains végétaux par l’eau. Ainsi, Autoréplication (coconuts) évoque la migration de la noix de coco, graine pouvant flotter des milliers de kilomètres, à la faveur des courants marins, avant de s’échouer sur un rivage lointain et d’y prendre racine. Le phénomène se répète à nouveau une fois les fruits arrivés à maturité, tant et si bien qu’il est encore difficile aujourd’hui de déterminer l’origine géographique première de l’arbre. L’œuvre réunit plusieurs volumes en porcelaine, ressemblant à s’y méprendre à des noix de coco, bien que moulés à partir d’un ballon de beach-rugby, reposant sur un lit de sable bleu et dans lesquelles sont fichées des fers à béton, choisis pour leur relief quelque peu végétalisant, dont l’extrémité est peinte en vert. L’artiste établit également un parallèle entre le trou de coulée, nécessaire à la production de l’objet en porcelaine, et un potentiel germe, déjà en développement sous nos yeux.

Voyage au centre de la Terre

Fasciné par la grandeur des phénomènes naturels, Jules Verne en décrit les déchaînements dans nombre de romans. Les héros des Enfants du Capitaine Grant se trouvent ainsi aux prises avec l’éruption d’un volcan. La semaine suivant l’éruption d’Eyjafjöll en 2010, le phénomène va inspirer deux œuvres à Vincent Carlier. Il passe ainsi de la chimie à l’alchimie en distillant de l’eau de pluie pour en extraire les cendres du volcan, dont un nuage perturba à l’époque les voies aériennes européennes (Artefact). Il photographiera les levers et couchers de soleil durant cette même période (Eyjafjöll’s Time). Coïncidence supplémentaire, c’est par un volcan islandais que les protagonistes de Voyage au centre de la Terre amorcent leur descente dans les entrailles terrestres. Comment ne pas songer à cette œuvre du romancier en regardant Naïca, représentant des vues de la grotte éponyme, mise au jour en 1999 au Mexique et connue comme la « grotte aux cristaux géants » ? Maniant l’art de la tautologie, Vincent Carlier sérigraphie des images de la grotte sur des plaques de plâtre, matériau composé de gypse, au même titre que les cristaux.

Vingt mille lieues sous les mers

Partie de pêche à la fosse des Mariannes sonne l’appel des profondeurs. Pour ce lieu connu comme le point le plus profond de la croûte terrestre, Vincent Carlier imagine une canne à pêche munie d’un enrouleur et d’une longueur de fil de près de 11 000 mètres adaptée à cette géographie particulière. La méconnaissance de la faune hadale favorise les projections sur les animaux qui la peuplent. Dans un tel contexte, la Turlutte japonaise pourrait être un des instruments de chasse nécessaires à la capture de ces créatures. Agrandissement d’un leurre habituellement usité pour attraper des céphalopodes, l’artiste a adapté ses dimensions pour la prise du calmar géant ou du calmar colossal. La créature, bien que réelle, reste un animal fortement lié à la fiction et au domaine des légendes, allant de l’évocation du Kracken scandinave au Léviathan biblique, sans oublier l’épisode où une dizaine de poulpes aux dimensions démesurées attaquent férocement le Nautilus.Polymathe, Vincent Carlier cultive, à l’image de Jules Verne, une connaissance élargie dans laquelle il puise à loisir. Loin d’en faire une démonstration, il s’inspire davantage de certaines curiosités scientifiques (le formiate d’éthyle pour Sagittarius B2) ou de mystères non résolus (les trous noirs pour L’Horizon des événements, la physique quantique pour Hyperespace), qui demeurent des indices et points de départ pour la production de ses œuvres. Bien qu’il m’ait confié n’avoir jamais lu d’ouvrages de l’écrivain, l’artiste partage une sensibilité commune avec Jules Verne, connu pour ses qualités d’anticipation et son appétence pour les technologies nouvelles de son époque, parfois balbutiantes mais lui ouvrant la porte du récit.

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