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Laurie-Anne Estaque ̸

Dossier mis à jour le 1er oct. 2019

Terre I et Terre II

Olivier Beaudet, 2011

CHEMINS VIRTUELS

« La carte est répartition d’un territoire qui existe par ses dynamiques et non dans une simple répartition topologique. Elle est un agencement de systèmes dynamiques parcourus de chemins virtuels » nous rappelle Alain Viguier dans la conférence introductive au colloque, au cours de laquelle il analyse à l’appui de la géophilosophie de Gilles Deleuze les caractéristiques fondamentales de la carte et du territoire. Or à bien des égards, les œuvres mais également les interventions des artistes Laurie-Anne Estaque et Peter Briggs tendent à révéler des territoires dont les chemins dynamiques - ils s’actualisent en permanence - dévoilent soit une épaisseur qui n’a rien de géologique, soit des temporalités propres à la mémoire. Pourtant, si Laurie-Anne Estaque s’intéresse à la terre, c’est principalement à travers l’exploitation des représentations cartographiques que les techniciens et les scientifiques réalisent, alors que Peter Briggs imprime autant qu’il exalte un lien direct et intime au matériau.

CALQUE ET CARTE

« À l’origine, la volonté de travailler sur l’actualité, sur des choses universelles et parler de l’Homme. Je me suis très vite sentie bloquée parce que j’ai commencé à utiliser des images, des photographies de reportage, que je découpais dans la presse. J’ai vite été arrêtée dans l’utilisation de ce type d’images, et je m’en suis très vite séparée. J’ai alors cherché quels étaient les signes qui pouvaient se substituer à cette actualité, et tout mon travail s’est orienté vers une recherche autour des signes qu’on utilise dans notre société pour se représenter le monde, pour le codifier, pour se l’accaparer… » explique Laurie-Anne Estaque.

Elle poursuit : « La toute première cartographie que j’ai réalisé remonte à 1997. C’est un travail autour de drapeaux brodés à la main. Une sélection d’une vingtaine de drapeaux du monde auxquels sont associés le nom du pays et sa devise. Souvent, je ne change rien aux choses que je choisis, que je recopie, que je décalque, ou que je transpose. Ce sont donc les devises des pays qui sont brodées telles quelles. Cette succession de drapeaux convoque un territoire, une histoire linéaire, qui s’étale, sur le mur, comme une frise historique et politique du monde. Le choix des pays a parfois été déterminé en fonction de leur actualité. Cela faisait résonance avec mon désir premier de parler du monde ; et j’aimais ce lien entre ce signe coloré abstrait faisant mentalement référence à des phénomènes de société ou d’actualité ». Son attachement au travail fait main va de pair avec un choix affirmé pour des matériaux pauvres ou simples, tels que le fil de couture, la mine de plomb ou la gouache et pour support : du papier ou du tissu.

Laurie-Anne Estaque transpose ensuite à ce travail sur les identités nationales et leur revendication, une recherche sur les valeurs transfuges, parce que l’appartenance nationale, selon elle, devenait datée. Cette fois, les logos et les slogans brodés venaient se substituer aux devises. « Je cherchais quelles étaient les valeurs aujourd’hui auxquelles on tente de nous faire appartenir. J’ai donc travaillé sur ces marques économiques codifiées : le logo remplace le drapeau et le slogan, la devise ». Laurie-Anne Estaque opère là un transfert qui fait écho à la globalisation des échanges mondiaux et à la mondialisation des grandes entreprises. Se substituait à l’expression en terme topographiques des frontières nationales, de fait, un brouillage des repères traditionnels. Ses œuvres sur la représentation du monde découlent de ce travail sériel. Elle s’attache alors au globe, pour ensuite s’intéresser directement aux cartes existantes, qu’elle découpe au cutter dans un premier temps. Enfin, elle rassemble puis transpose les cartes et les cartogrammes qu’utilisent des scientifiques ou des spécialistes (géographes, économistes, chefs marketing, ou politologues…) pour schématiser des données spécifiques et les apprécier dans leur ensemble. La carte est autant un moyen de faire émerger que d’affirmer des territoires. Elle contracte et répartie à la fois l’espace, selon Alain Viguier. Laurie-Anne Estaque s’approprie cartogrammes et anamorphoses dans une version qui conjugue l’héritage du ready-made de Marcel Duchamp au Do it yourself d’Andy Warhol. Aussi, pour réaliser ces transpositions, elle procède à une opération de calque de la carte. Parfois, notamment avec la peinture Européana, une brève histoire du XXe siècle {note}1, elle reporte directement son calque afin d’obtenir un dépôt de mine de plomb sur son support papier. Elle le décalque. Par conséquent les contours de la carte se trouvent inversés, et celle-ci nous apparaît donc à l’envers. Loin d’un souci d’économie d’énergie ou de temps, l’artiste assume cette inversion symétrique, parce qu’elle lui permet d’accuser le caractère non essentiellement topographique des territoires qu’elle isole. La carte montre son envers et s’affirme comme dispositif. Laurie-Anne Estaque revendique alors avec Alain Viguier cette idée que « l’unité d’un espace qui le constitue en territoire échappe à tout contour géométrique ».

Alain Viguier évoque la typologie étendue des cartes auxquelles nous avons recours (carte routière, carte de la végétation…), mais il précise que ce n’est pas ce que Gilles Deleuze nomme une carte. Pour lui, ce sont des calques. « Même la superposition de tous les calques ne suffit pas à faire une carte… La carte relie des coordonnées par des chemins dynamiques, les fait tenir ensemble et dissout les calques les uns dans les autres. », précise Alain Viguier. Dans de nombreuses œuvres d’une série qu’elle poursuit encore, Laurie-Anne Estaque accompagne les contours géographiques des territoires qu’elle reporte de toute une accumulation d’éléments juxtaposés et aux registres variés (image, signe, symbole, texte…). « Une série un peu en rupture avec le travail de cartographie qui précède, a débuté avec un travail de dessin qui s’est construit autour de l’ouvrage Européana, une brève histoire du XXe siècle de Patrik Ourednik {note}2 Ce n’est pas un récit hiérarchisé par une chronologie, et sa description du XXe siècle est complètement anarchique, mais il opère plutôt par association d’idées. Se mêlent les inventions, les phénomènes, les événements historiques et politiques… J’ai donc réalisé une cartographie à partir de cet ouvrage, où tout démarre avec cette carte centrale inversée de l’Europe et autour de laquelle viennent graviter des éléments graphiques ». Ces proximités induisent des chemins dynamiques mais non matérialisés. Débordant de la carte, ils l’étoffent. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une illustration de la définition de la carte de Gilles Deleuze, l’amibition de l’artiste c’est bien de nourrir ces voisinages de flux ou d’imprégnations équivoques, comme autant de possibilités virtuelles. Certes ces chemins n’apparaissent pas formalisés dans son dessin, et c’est là tout un travail de l’œil et de l’esprit. Pourtant, c’est bien le dessin qui les génère. C’est en et par lui qu’ils s’inaugurent. Tous ces signes qui s’accumulent dans les œuvres du type Européana ou Les français sont vicelards, existent simultanément de façon autonome et interconnectée. Leur cohésion participe de la carte. « L’espace c’est la multiplicité dans l’instantanéité. » dit Alain Viguier. Aussi, Laurie-Anne Estaque propose un nouvel agancement, une sorte de mosaïque d’éléments hétérogènes qui s’affranchit d’un ordonnancement rationnel à la fois réducteur et incomplet. Pour Alain Viguier : « La carte est ouverte, elle est incontestable dans toutes les dimensions, démontable, renversante, susceptible de recevoir constamment des modifications ».

C’est aussi une géographie d’intensités et d’affects.

CARTEMOIRE

Lorsque Alain Viguier commente la géophilosophie de Gilles Deleuze qui interroge notre lexique autant que les définitions que nous attribuons aux mots, il ouvre une brèche dans la conception commune que nous avons de la réalité et à laquelle la carte routière, par exemple, a prétention. Tout d’abord, cette réalité nous apparait spécifique à son domaine d’application. Par conséquent, si ces cartes ne sont que des calques, et que ceux-ci sont multiples, alors les réalités auxquelles ils renvoient sont hétérogènes. Enfin, les mots eux-mêmes peuvent recouvrir différentes significations selon leur contexte. Les cartes sont en cela déterminées par un espace dont Alain Viguier rappelle qu’il n’est pas nécessairement lié à un emplacement physique et à un temps. N’y a t-il pas là un lien du calque de Deleuze au décalque ? Le calque, n’est-il pas l’instrument d’un décalque, d’une projection sur le monde ? Le calque se ferait en cela matrice, alors même qu’il est initialement un outil conceptuel destiné à apporter les moyens d’une connaissance spécifique et technique de celui-ci. L’interrogation porte finalement sur la valeur qu’on attribue à ce calque, mais également sur l’intention du projet qui l’initie. Instrument technique de l’ingénieur, il est aussi l’instrument politique d’une représentation du territoire qui en détermine la perception. Il est un moyen d’affirmer un territoire. Fondé sur une volonté de rationalité, le calque - pour conserver ici la terminologie du philosophe - serait donc un outil technique et scientifique autant qu’une tentative de rationaliser le monde.

L’attitude techno-scientifique s’attache en général à ce qui est perçu, et tente de le rationaliser sous la forme de tableaux et de cartes ( de calques selon Deleuze), dont la rationalisation des données et leur explication contribuent au développement de nos sociétés modernes. Ce regard particulier qui est posé sur le monde, participe également à sa construction. Toutefois, Alain Viguier rappelle combien l’observateur est intimement lié à son objet d’observation. Il n’est plus tenable de nous situer comme en-dehors du monde.

Texte extrait de Colloques - Terres I et Terre II - École nationale supérieure d’art de Limoges - 2009/2010/2011

> consulter le pdf des Colloques

1Laurie-Anne Estaque, Européana, une brève histoire du XXe siècle - gouache sur papier - 85 x 114 cm - 2008

2Patrik Ourednik, Européana, une brève histoire du XXe siècle - Éditions Alia.

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