
[...] L’ambiance qu’elle a imaginée et construite pour cette exposition n’est pas sans m’évoquer le « bricoleur » de Lévi-Strauss. Celui qui, contrairement à l’ingénieur, ne part pas d’un plan mais pioche dans un stock hétéroclite, et qui invente, avec ce qu’il a sous la main. Estelle Deschamp en propose une version très concrète et contemporaine. Elle prélève sur les chantiers, dans les matériaux de construction : du placo, du PVC, du plâtre, des parpaings, et les fait basculer ailleurs. Un fragment de canalisation devient un totem. Un pan de cloison cassée se prend pour un autel. Rien n’est changé dans la matière elle-même, mais tout change dans ce qu’elle signifie.
Au cœur, et à côté de cet univers de chantier, un autre monde s’installe, fait d’entités en terre cuite, de flaques de matière qui semblent avoir coulé plutôt qu’avoir été façonnées, et d’un éclairage fluo dont la lumière n’appartient plus vraiment au néon du bâtiment. On a presque envie d’y voir une lumière venue d’ailleurs, celle de l’enseigne, de la boîte de nuit, du casino, de ces chapelles profanes que seraient les néons de Las Vegas. Les câbles qui les alimentent, souvent orange, courent à vue plutôt que de se cacher, et finissent par dessiner, un trait dans l’espace, comme un croquis en suspens au milieu des pièces. Beaucoup d’animaux ne se donnent à voir que dans cet entre-deux du crépuscule, ni dans l’ombre ni dans la lumière, une présence qu’on devine plus qu’on ne la voit, et c’est peut-être un peu ce que semblent chercher ces entités en terre cuite. On pense ici à une forme d’animisme, à cette idée qu’un objet ordinaire puisse être habité, qu’un fragment de matière puisse devenir présence. Mais la sculpture emprunte ce registre plus qu’elle ne s’y soumet, assez pour qu’on sente une présence, jamais pour qu’on soit sommé d’y croire.
Ce qui frappe, dans cette proposition, c’est qu’elle ne choisit pas entre les deux logiques, le fonctionnel et le rituel, le construit et l’informe. Elle les tient ensemble, et c’est de ce maintien que naît la tension. Maçonnerie, ferraille, fonderie, céramique, câbles, elle les traite tous à égalité, sans qu’aucun ne prenne le pas sur les autres, jusqu’à ce que la texture, la couleur ou la marque d’un geste révèlent une beauté latente.
Car au bout du compte, dans cette exposition, tout se rejoue dans la forme. Regardez une pièce précise, par exemple. Une moulure de plâtre flotte au mur, arrachée net d’un côté, comme un fragment de corniche qui aurait survécu seul à l’écroulement du plafond dont elle venait. Plus bas, un petit crâne de céramique se tient en équilibre au bord d’un panneau de placo déchiré, tandis qu’un second, plus loin, loge dans une niche découpée à même la paroi, comme une relique dans le mur d’une chapelle. Un tube traverse l’ensemble de part en part. Les pieds, eux, ne tiennent debout qu’en apparence, le bois s’y comporte comme de la cire, s’étire, goutte, se love au sol en flaques figées. [...]
Florence Beaugier Piovesan, texte de l’exposition (extrait), 2026

Corniche #1, 2026
Matériaux divers, 110 x 228 x 26,5 cm
Drop, 2026
Résine jesmonite, plastique et galva, 47,5 x 32 x 30 cm

Corniche #2, 2026
Matériaux divers, céramique, aluminium et résine jesmonite, 194 x 170 x 22,5 cm

Corniche #3, 2026
Matériaux divers et céramique, 168 x 186 x 14,5 cm
Stick, 2026
Résine jesmonite, plastique et céramique, 162 x 58 x 38 cm
Les boues, 2026
Série de 30 pièces
Céramique, glaçage au lait, 12 x 10 x 10 cm (pour la plus grande)
Corniche #4, 2026
Matériaux divers et céramique, 133 x 110 x 29 cm


Afterglow, 2026
PVC, résine jesmonite et plâtre, 140 x 56,50 x 56,5 cm
Crédits photographiques : Estelle Deschamp
© Adagp, Paris
























