Lisières

Florie Adda, 2015

Lisières
Au bord des villes, au bord des routes, le long des fossés, des forêts, s’étalent les faux déserts. Périphéries gondolées par les vagues de chaleur, de bitume. Glacées par les pluies. Bandes de terre prises par l’homme, quittées par l’homme, où la nature s’entête encore, s’enroule et s’accroche aux vestiges d’une vieille présence. Anciens murs et ferraille. Chantiers atemporels, déchets témoins, friches enchantées, chutes de bois et d’acier. Champs vides. Racines à l’air. En contrechamp terre à l’envers. Temples couverts de lianes et de poussière, lieux vides habités d’absences, strates de vies déposées au creux de chaque trace laissée sur place, au fond des sillons, dans les marques du ciment sur le sol, dans chaque objet oublié, laissé là.
Dresser l’inventaire pour redresser la mémoire. Notes de l’environnement, dessins répertoires, accumulation des souvenirs et des contours. S’installer partout, passer des heures. Définir un paysage, en toucher le profond, en sentir les reliefs, en toucher la lumière du fond de la rétine. Infuser les lieux, imprégner le maintenant d’ici.

Attirances / Adhérences
Repérer. Toucher de loin, aimer de loin, choisir. Le dialogue s’entame ici, à distance. Ici les possibilités se font apparitions, ici l’intuition taille dans l’abstrait les premiers blocs d’inspiration brute, intacts avant le premier contact. Projections tranchées dans le vif, mouvementées et sans concessions. Ici on ne s’arrange pas avec la réalité. Ici le réel n’a pas de prise, pas encore.
Savoir où trouver, chercher. Collecter, récupérer et constituer la base. Pendant ce temps, en douce, continuer à nourrir la source, étudier la manière, préparer ses gestes et visiter dans sa tête, encore une fois, les contreforts physiques du langage.
Industriel, naturel, urbain ou rural, manufacturé, déjà transformé, immédiat et sauvage.
Aligner les pistes et les matériaux devant soi. Passer à l’acte. Éloigner les évidences. Empiler les tentatives, les garder, les jeter, en évincer pour d’autres. S’engager physiquement. Élaguer les masses, souligner des fragments. Poser des points, les tirer à soi, visser les opposés. Doser les tensions, les fixer. Du lourd au léger. Se cogner aux contraintes, envisager des ouvertures. Se cogner aux contraintes encore. Envisager des ouvertures. Suivre les rythmes et les caractères, des spécificités qui étaient là avant soi. Charger l’espace, l’infléchir et s’y frayer coûte que coûte un chemin de matière.

Études / Solitudes
Enchaîner les angles, accumuler les vues. Être seule ici. Prendre des bouts de terres sans identités définies. En esquisser les sensations diffuses, rentrer dans un détail. Changer de position, sans cesse établir de nouveaux campements, occuper de nouvelles zones, y poser des ateliers précaires comme des nouveaux départs.
Décadrer l’humain, le maintenir hors sujet. Lui préférer les endroits, les objets. Se faire l’interprète de la force des choses. Tenter de signifier l’inanimé.
S’apprivoiser en explorant les parages. Marcher. Tourner autour de soi, se fondre dans le paysage, se sentir invisible. Voir sans être vue. Rester en retrait. Rester seule dans un quelque part. Rencontrer l’autour. Rencontrer longuement l’espace et les silences, les temps et les sons proches et lointains. Laisser parler la distance. Rentrer en soi par le dehors. Perdre l’horizon quelque temps, se frôler. Reprendre la marche. Accepter les vides. Les sentir passer dans son dos comme les esprits du lieu, pénétrants, inquiétants, rassurants. Avoir froid ou chaud. Se concentrer. Multiplier les prises subjectives et les enregistrer par la main. Ne rapporter que le nécessaire. Prendre une pause, manger, boire, fumer. Penser. Se remettre en marche. Naviguer encore, passer entre les volumes, prendre la mesure et prendre le pouls, sentir dans les courants les oscillations de l’air.

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