Florian de la Salle : En regardant ton travail, on sent une filiation avec certaines œuvres de Giuseppe Penone : reproduire à l’identique une pierre façonnée par le fleuve, c’est « être fleuve » nous dit par exemple Penone. Je pense aussi aux mots d’un jardinier répondant à la question de Fanny Guérineau « C’est quoi le paysage pour vous ? » Il a répondu un brin provocateur « - Demandez plutôt ça aux touristes. Le paysage, c’est moi. » (Résidence Sentier des Lauzes, 2019). Est-ce que toi aussi tu cherches à être le paysage ?
Julie Monnet : Chercher à être le paysage est une question qui peut me traverser quelques fois quand je ne suis pas observatrice, quand j’agis physiquement dans le paysage comme par exemple avec la série Épaisseur d’écorces réalisée de 2016 à 2019. Je ne sais pas si je désire être le paysage mais en tout cas je travaille avec lui, j’ai l’impression de l’habiter, d’en faire partie. Je me dis à la fois que je cherche peut-être à resserrer un lien qui s’est distendu, à revenir vers l’essentiel, l’origine de ce que nous sommes fondamentalement, c’est-à-dire le paysage. Parce que nous en sommes une partie, nous l’habitons constamment, nous vivons et marchons continuellement dessus et dedans.
Même si au départ je n’envisage pas de travailler en extérieur, je finis toujours par sortir et aller dans le paysage. Je fais souvent ça, c’est de l’ordre de l’instinct. Très tôt, j’ai travaillé avec lui, en privilégiant celui qui est à ma proximité. Je suis d’abord allée de l’urbain vers les périphéries des villes, les lisières : des espaces entre-deux, des lieux de production comme les sites industriels, les chantiers... Je considérais ces espaces comme des collages de matières, de matériaux, des assemblages de volumes. Au départ je travaillais avec une table, une chaise et mes outils, en m’installant directement dans le paysage pour en dessiner certaines parties (Cartes postales, 2008 et Repères, 2008 à 2015). Après quelques temps, j’ai lâché la table et la chaise pour ramasser, glaner des matériaux, prélever des empreintes.
Actuellement, je me déplace davantage dans la nature. Agir et être présente dans le paysage est le moyen que j’ai trouvé pour m’extraire, pour ralentir le temps et l’action. C’est une manière de me distancier de ce monde qui va très vite. La forêt apporte une sobriété, une présence silencieuse. Le temps se calme, ralentit. La pensée, le regard aussi. Tout devient plus souple.
Travailler sur des gestes répétitifs, automatiques comme presser du polystyrène avec mes pouces durant une après-midi pour prélever l’empreinte d’un arbre, broder les contours d’une géographie et dessiner par le fil ce qu’il y a sous la terre en écoutant des émissions de radio, me promener sur les bords du Clain en ramassant des végétaux ou branchages qui me serviront à la réalisation de pièces, tout cela participe à ce ralentissement.
Lorsque l’on marche dans le paysage pour le plaisir de l’habiter, le déploiement des sens renvoie presque toujours à une quête du sens. Est-ce que ta démarche peut s’inscrire dans cette perspective ?
J’ai surtout l’impression d’habiter le paysage quand j’y travaille, pas forcément quand je marche, d’ailleurs je ne suis pas une grande marcheuse, je vais vers lui pour y travailler. Le paysage devient pendant un laps de temps mon atelier. J’ai l’impression que la pensée s’ouvre, d’y trouver du sens, en travaillant avec un matériau qui me semble essentiel et important.
Comme beaucoup d’artistes ou chercheurses, cette recherche de sens se trouve aussi au sein de mon travail. Pour ma part, le renouvellement des pratiques, l’expérimentation de nouvelles techniques, médiums, chercher, essayer puis développer une piste, tout cela participe à cette quête au sein de ma démarche qui prend la forme d’une marche. Chaque travail ou série est une direction qui croise celles déjà entamées précédemment, c’est une géographie que je construis au fur et à mesure. La pensée peut prendre de nouvelles formes et c’est dans ces entre-deux qu’un chemin s’ouvre.
Cet entretien est né d’un dialogue artistique entre les artistes du collectif Acte et fait suite à l’exposition Rassembler qui présentait les œuvres des 10 artistes du collectif à Lac&S la Vitrine de Limoges.
Interview, présentation : Dominique Robin et Florian de la Salle. Relecture : Héloïse Morel.