Chez Duda Moraes, la nature n’est pas un motif à reproduire mais un élan. Devant ses grandes toiles - Floresta tropical (2024), Corpo Flore (2025), Verde Mamão (2026) - les fleurs dépassent l’échelle du réel et nous voilà insectes, minuscules face à une nature toute-puissante. Si fragile dans la nature, la fleur devient ici immense, et l’agrandissement en révèle la force : celle d’engendrer la vie sans jamais bouger. Cette démesure vient de Rio de Janeiro, où l’artiste a grandi, une ville traversée par la forêt de Tijuca, où les montagnes de granit rencontrent la mer et où les racines d’arbres immenses soulèvent les trottoirs.
Avant la peinture, il y a eu le motif. Formée au design industriel, Duda Moraes a dessiné pendant cinq ans des imprimés pour des grandes marques de mode brésiliennes. Elle en garde une manière d’occuper la surface de la toile sans laisser de vide, et le sentiment que l’image ne s’arrête pas au bord du châssis : comme un tissu imprimé, la peinture se poursuit au-delà de son cadre. Rien n’y est isolé. Tout s’entremêle, dans un chaos joyeux, chargé de couleurs, une peinture expansive, expressive, excessive, qui restitue la sensation du vivant.
Lorsqu’elle s’installe à Bordeaux, son environnement entre une fois de plus dans ses créations et sa peinture change de tempo. À la luxuriance continue des tropiques succèdent des couleurs et une lumière plus douces, des saisons marquées qui éveillent son attention aux cycles et transforment sa perception du temps. Le geste, moins impulsif, cède la place à la strate : l’artiste passe désormais plus longtemps sur chaque toile, et sa peinture gagne en force à mesure que les couches s’accumulent. La fleur reste le point de départ d’une sensation de forêt, avec ses arrière-plans et son mystère : on entre dans ces tableaux comme dans un sous-bois, en écartant les branches. On pense à Beatriz Milhazes et son exubérance graphique ; à Gabriela Machado et ses paysages aux couleurs vives.
Pendant la pandémie, privée d’atelier, elle compose de petits collages qui ouvrent une autre voie : le textile. Aux tissus de carnaval, vite écartés, elle préfère des étoffes récupérées, velours, soies, tissus aux couleurs plus hivernales, parfois terreuses comme Listras (2022). Pourtant, des pièces comme Inverno tropical (2024), assemblées au fil polyester fluorescent, portent encore en elles la mémoire du folklore visuel de son pays. La céramique, que Duda Moraes débute en 2023 lui permet enfin de contourner les limites de la toile et de sortir le dessin hors de la peinture : souvent présentées posées devant les tableaux, ses formes en terre débordent le cadre et prolongent ses créations picturales.
Ce débordement, cet accroissement du motif est désormais l’horizon de son travail. Exposée à l’Abbaye de l’Escaladieu (Bonnemazon, Hautes-Pyrénées) en 2023, Duda Moraes quitte une nouvelle fois la toile et peint une grande fresque végétale à même les murs. Elle en projette aujourd’hui d’autres, plus vastes encore, à la mesure de ce que son corps peut atteindre. La peinture retourne alors là où elle a commencé : dans la vie quotidienne, au milieu de ce qui pousse et de ceux qui passent. Ce sont toujours les fleurs qui la font peindre, mais c’est désormais dans le monde qu’elle les peint.