Calypso Debrot

vue par

Adélaïde Blanc

Dans le maillage du vivant

Calypso Debrot prête attention à ce qui semble modeste autour d’elle et en elle, à ce qui n’est pas toujours considéré. Par le film expérimental, la teinture, la poésie et la peinture, elle prolonge son regard en égards pour les végétaux et les cours d’eau, pour les liens d’amitié et de filiation, chez les humaines et avec les plantes.

Les « journaux filmés », initiés en 2019 et tournés au jour le jour, composent une image vibrante et spontanée de ce qui vit et se lie dans son quotidien. Calypso y regarde le présent en mère, en artiste, en femme et en botaniste. Son regard est aussi bien émerveillé, que nourri de divers savoirs bousculant notre vision parfois simplificatrice des organismes vivants. Ainsi, chaque tenture de la série Les ardentes est une amorce d’histoires sur les stratégies végétales pour survivre au feu, comme pour le favoriser. Un film animé en cours d’élaboration l’amène à explorer le microchimérisme, ce phénomène d’échanges entre une mère et son fœtus de cellules appartenant à d’autres personnes.

Portée par la certitude que considérer l’humble élargit notre compréhension des liens complexes nous unissant, Calypso doute aussi de son regard et interroge sa place. Comment déconstruire la vision naturaliste occidentale qui met à distance, comment se défaire d’un art figé et déconnecté de son contexte d’émergence ? Dans le projet de film réalisé au sein d’un bocage, l’artiste s’inquiète de son regard sur un champ en monoculture et formule à voix haute, derrière la caméra, le vœu d’arriver à considérer « chaque individu-plante » qui le compose.

Pour Calypso, le besoin de détourer la beauté qui se niche dans le quotidien, et le plaisir de fabriquer des agencements ou des rencontres, débordent de l’art et touchent à tous les aspects de la vie. Si quelques-uns de ses gestes, de ses curiosités et de ses apprentissages restent souterrains dans sa pratique, mais non moins agissants, elle interroge aussi la légitimité à convoquer certains sujets dans son travail, comme celui de la Palestine. Avec la série de peintures Miftah, elle affirme la nécessité de donner forme à ce que la situation actuelle en Palestine lui fait éprouver.

L’expérience sensible comme outil de savoir et d’émancipation est également liée pour Calypso aux manières de faire ensemble, aux gestes collectifs. Cette quête se traduit par de nombreux projets réalisés à quatre ou à quarante mains, avec Ima-la-rivière, sa fille, artiste et danseuse, avec des classes, des proches ou avec les enfants qui se réunissaient une fois par semaine dans son atelier. Pour Faire forêt, l’objet de l’œuvre – considérer les forêts comme une multitude de relations qui se composent et évoluent – entre en résonance avec les conditions de sa réalisation – tenter de faire écosystème en créant à plusieurs, sans figures d’autorité ou places assignées.

L’écriture poétique qui irrigue les œuvres de Calypso ouvre un autre espace d’attention dans sa pratique, comme dans notre lecture de cette dernière. En prise avec les enjeux de notre temps, qu’ils soient peints, lus en hors-champ, manuscrits ou chantés, ses poèmes nous invitent à cheminer un peu plus avec elle dans le maillage du vivant : ils sont une matière à ressentir, à penser et à ne jamais renoncer.

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