Au début, personne n’a pris ça au sérieux.
Une enfant avait vu un crapaud traverser la cour de l’école en traînant une branche de lierre. Un autre jurait qu’un serpent lui avait fait un clin d’œil.
Évidemment, tout le monde avait renvoyé les enfants à leurs calculs et les avait pressés de cesser leur sottises.
Mais bientôt, il avait bien fallu se rendre à l’évidence, quelque chose se tramait à la lisière.
Des dizaines, puis des centaines d’animaux rampants, gluants, frétillants, grouillants, ont commencé à affluer des rigoles, des caves, des fentes dans les murs. Des bondes des lavabos de la cantine.
Des animaux tordus, des animaux mous, liquides, noueux.

Ils semblaient aller vers un même point, ondulant tous dans le même sens. Sur leur route, ils s’accrochaient aux aspérités, s’enroulaient aux pieds, collaient aux chaussures, tirant très légèrement dessus pour vous inciter peut-être à les suivre. Vers là-bas, vers le petit bois derrière la barrière, après le champs de vigne qui borde le terrain de foot dans lequel on n’avait pas le droit de courir.
En tête, avançaient les lézards longs. Des grands, couverts de billes vertes. Derrière eux les batraciens.
Puis les serpents !
Certains à crêtes, d’autres à longues moustaches. L’un d’eux portait des gants blancs sur ses huit petites pattes griffues.

Un poisson volant se posa sur un banc de la cour, secoua ses nageoires comme des manches mouillées, et se mit à entonner une comptine étrange. D’abord incompréhensible puis de plus en plus claire à mesure que les sifflements et les coassements se joignaient à l’air général.
Les enfants comprirent, il fallait les suivre, il fallait partir. Quelque chose s’était réveillé. À l’appel de ces bestioles, aux tressautements des voix cadencées par leur mouvement vers la forêt, le pas des enfants s’est mêlé.
Comme la mélodie avait rendu les paroles intelligibles, ils purent d’eux mêmes déchiffrer leur rumeur, leur conversation et bientôt dialoguer avec les créatures. Elles allaient voir Mélusine. Elles les conduisaient à elle, et tous s’en réjouissaient.
Les uns parlaient d’elle comme une femme-serpente, une fée moitié louve, moitié grenouille ou encore une sorcière des eaux aux ailes de chauve-souris. Ils disaient qu’elle vivait dans une source secrète et qu’elle dormait depuis trop longtemps, parce que les humains faisaient trop de bruit, et que les forêts disparaissaient sous des parkings.

Personne ne savait si elle existait vraiment.
Mais le cortège progressait.
Ils avançaient. À travers les jardins, les flaques, les rues. _ Des humains les suivaient du regard, dégoutés ou fascinés. Suivait la parade sur quelques mètres. Certains prenaient des photos. D’autres filmaient sans y croire.
Mais personne ne les arrêtait.
Ils trainaient dans leur sillage un voile de parfum de boue fraiche et de vieille vase.
Enfin sous les arbres, dans une vaste clairière, la troupe s’arrêta pour former un demi cercle autour d’un petit bassin de pierres peu profond. Une eau claire sortait d’un trou entre deux rochers. Il y avait un peu de mousse et une vieille pancarte à moitié effacée :
« Eau non potable – ne rien jeter »
Ils se sont installés autour à mesure qu’ils arrivaient, très sérieux. Les enfants se sont assis.
Il y eut un grand silence, tout le monde attendait.
Puis.
Les poissons ont sauté dans l’eau. Les lézards ont entonné une note aiguë en faisant vibrer leur gorge. Les grenouilles ont gonflé leurs joues. Et les serpents se sont mis à danser en formant des huit.
L’eau a bouillonné. Des bulles sont remontées. Et puis...



Mélusine est sortie.
Des algues plein les cheveux, la peau couleur de vase, une robe faite d’écailles et de lentilles d’eau. Elle tenait un long bâton gluant et elle sentait le fond de lac.
Magnifique.
Elle a ouvert un œil. Puis l’autre. Elle a reniflé.
— Tiens tiens, a-t-elle dit. On m’a réveillée ?
Les poissons sautaient de joie, éclaboussant alentour, en présence de la déesse ils avaient grandit, leurs queues étaient immenses, leurs nageoires étendues.
Les lézards, la tête courbée, entamaient devant elle une révérence, tandis que poussaient à leur cou des collerettes.
Les grenouilles coassaient des airs d’opéra résonnant comme des cuivres dans leur bouches surdimensionnées.
Et alors ils ont dansé. Tous ensemble.
Mélusine tournoyait avec les serpents. Les grenouilles sautaient sur ses bras. Les enfants tapaient dans leurs mains. C’était une fête, étrange et joyeuse.
Personne ne sut trop ce qui s’était passé ensuite.
Mélusine est retournée sous l’eau.
Le cortège s’est dispersé. Les animaux sont rentrés dans les égouts, les flaques, les trous.
Tout ceux qui y avaient assisté en rentrèrent différents, métamoprhosés, remplis du chant de l’eau et du langage du marécage.
On leur dit qu’ils avaient rêvé mais eux savaient, ensemble, qu’ils étaient là.
Ils entretiennent désormais un lien étroit aves la source.
Ils s’y retrouvent souvent.
Depuis la fête, l’eau est plus claire. Les plantes autour sont plus grandes. Et parfois, quand ils s’asseyent en rond, attendent, respirent, ne font aucun bruit et regardent bien…
Un serpent passe entre eux doucement.
Une grenouille monte sur leurs genoux.
Un lézard se fige en face d’eux, et bientôt à nouveau, ils entendent le murmure de la source qui leur transmet les nouvelles de la forêt et le chant de Mélusine.
Lou-Andréa Lassalle-Villaroya

