« Aux mille sources la belle vie »

Clara Chichin, 2025

Aux mille sources la belle vie s’ancre dans mon environnement immédiat.
Je me suis installée en Creuse durant l’été 2023, plus précisément sur la montagne limousine ou plateau de Millevaches, dans ce département dit « hyper rural » où la population semble porteuse de visions, d’envies communes, d’initiatives et de projets collectifs ; réinvente des formes de vie en société et de nouvelles formes d’appréhensions du paysage, de nouvelles façons d’habiter l’espace rural, de nouvelles manières d’être en relation, de faire monde commun. Territoire où nous espérons offrir à nos enfants la possibilité d’être en contact permanent et immédiat avec la nature, instaurer un autre rapport au monde – vivant.

Je photographie toujours ce qui m’entoure, les situations, les paysages, les objets de mon environnement proche. Se mêlent les scènes de vie, les arbres, les animaux, les corps, les choses inertes et abandonnées, la vie.
Ce projet entremêle mes préoccupations éco-sensibles et deux motifs qui m’intéressent particulièrement : l’enfance – dans son rapport au corps, à l’espace, sa relation au monde –, et le lien à la nature.
Face au constat de la crise de notre relation à la nature, il questionne notre rapport au monde, invite à une possible réconciliation, émerveillement, (ré)enchantement ; il envisage des voies de passage à une sensibilité que l’adulte semble avoir perdue. Ce travail vise à susciter une forme d’attention, « un état poétique », une manière d’être au monde – « sensible attentive, contemplative » Patrick Chamoiseau – un imaginaire.

Je m’intéresse à ce temps de l’enfance considéré parfois comme Arcadie – temps révolu – dans sa relation originelle au monde – avant le Grand Partage {note}1. Je photographie cet état d’être, de porosité de l’enfant au monde, où les interrelations entre le sujet, la matière et le vivant sont premières et passent par le corps, les sens. L’enfant est rêveur, explorateur, entretient aussi un rapport imaginatif, sensible, et intense au monde. Durant ce temps de l’enfance, imaginaire et réel se rejoignent et l’enfant se fait figure d’être sylvestre, d’intercesseur, il est un « être transitionnel » {note}2.
Cette figure de l’enfant, au-delà de sa dimension poétique, porte aussi une portée politique : elle esquisse un autre rapport possible au monde, moins anthropocentré, plus interconnecté et respectueux du vivant. Elle invite à penser l’enfance comme modèle d’une sensibilité écologique à réactiver, une manière de réapprendre à faire communauté avec ce qui nous entoure.

Les images évoquent les sensations éprouvées, donnent à (re)sentir la douceur : du végétal, du soleil qui chauffe la peau l’été, du corps immergé dans l’eau du lac... Sont convoqués les éléments originaires, primitifs, l’eau, l’air, le feu – faisant parfois écho à une forme de rituel. _ Les photographies sont parfois énigmatiques – comme l’enfant garde un secret. _ Corps et végétaux sont appréhendés dans leur dimension sculpturale jouant avec le cadre, l’envahissant. Les êtres, sans distinction, humains et plus qu’humains, cohabitent et se répondent, dans un rapport de familiarité, de connivence. Les vues rapprochées – parfois presque abstraites –, close-up, de matière végétale sont perçues comme puissance végétale. Ces morceaux de nature jouent comme des synecdoques et matière à rêver. L’environnement, le paysage, les éléments naturels ne sont plus considérés comme décor mais également comme sujet.
Ce projet vise à ouvrir un espace où se conjuguent l’attention, la poésie et l’éthique.

 

1Dichotomie Nature/ Culture, Sujet/Objet

2L’enfance exposée, Georges Didi - Huberman, éditions Yvon Lambert, Paris

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