La série 365 - Histoires du Bas-Rhin par Barbara Schroeder est un hommage artistique à la pomme de terre. La pomme de terre est une plante sans prétention. Avant d’élire domicile chez nous, on a dû d’abord l’importer d’Amérique du Sud au 16e siècle. Depuis ce temps, durant plus de deux siècles, la pomme de terre nourrit l’homme et les animaux sur ce continent. Elle fournit la matière première pour les produits finis et de l’amidon pour l’industrie. Sa culture marque l’agriculture dans de nombreuses régions d’Europe. En Allemagne, la culture de la pomme de terre a été promue avec beaucoup d’insistance au 18e siècle par Friedrich II, Roi de Prusse.
Les agriculteur
rices allemand es sont fier es aujourd’hui d’être en mesure de produire de nombreuses variétés de pommes de terre. En dépit de la grande diversité, on trouve toujours sur les étals de légumes des supermarchés, à côté des pommes de terre allemandes, des françaises. Nous empruntons aux Français « la ratte » si l’on recherche la plus goûteuse. Cette variété est petite et entourée d’une peau très mince. En raison de son goût de noisette, elle est considérée comme particulièrement savoureuse. Cultiver cette pomme de terre n’est pas chose facile, car même le sol où elle pousse doit répondre à des exigences spécifiques. « La Bonnotte » une autre délicatesse rare est estimée en raison de son goût légèrement salé qui se développe sur l’île atlantique française de Noirmoutier. Mais en Allemagne, on s’oriente non seulement dans l’achat en direction de la France mais aussi dans la préparation, comme souvent lorsqu’il s’agit de raffinement du goût : un gratin au lieu de simples pommes de terre écrasées, la haute cuisine au lieu d’un accompagnement rassasiant.La pomme de terre a gagné une importance historique comme aliment populaire et sa consommation est considérée comme faisant partie intégrante de la culture allemande. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le fruit tubéreux des champs devient parfois un signe d’appartenance pour son pays natal, surtout si elle rappelle les repas en famille et si elle évoque des souvenirs d’un paysage familier. C’est probablement le noyau émotionnel de l’étude que Barbara Schroeder consacre à son sujet.
Dans les années 1960, Sigmar Polke a vu dans le tubercule qui germe un symbole de la créativité artistique. Non sans ironie, il a comparé son propre travail aux germes d’une pomme de terre : « [...] Vous la voyez-là, couchée dans cette cave sombre, elle commence à germer spontanément et à innover germe par germe avec une créativité presque inépuisable, et cette façon avec laquelle elle va bientôt disparaître sous ses jeunes pousses en reculant complètement derrière son œuvre et créer ainsi les plus étranges formations ! [...] Alors, pourquoi enfin le public fervent d’art ne considère-t-il pas la pomme de terre à sa juste valeur [...] » {note}1. Apportant lui-même la réponse à sa demande, Polke a utilisé la pomme de terre en 1969 pour un « appareil, avec une pomme de terre qui peut entourer une autre ». Dans ce travail, une pomme de terre entourée d’un long fil et rattachée à un moteur est mise en circulation autour d’une deuxième pomme de terre. L’« appareil » de Polke peut être compris comme un persiflage des courants d’influence de l’art moderne. On peut non seulement tirer un lien avec la « roue de bicyclette » du créateur des ready-made Marcel Duchamp mais aussi à l’Art Cinétique et au Eat Art des années 1950 et 1960. L’« appareil » de Polke paraît en même temps que le modèle d’un système solaire avec une pomme de terre comme étoile centrale. Dans sa maison de pommes de terre de l’année 1967, les pommes de terre crues fournissent de l’énergie à une structure pseudo-technique qui joue ironiquement avec l’idée que la créativité artistique pourrait être stimulée de façon artificielle via la transmission d’énergie d’une pomme de terre {note}2.
Chez Barbara Schroeder, originaire du Bas-Rhin, qui a trouvé il y a plus de trente ans sa nouvelle patrie près de Bordeaux, la pomme de terre est également au centre du cosmos. Cela inclut des œuvres de tous genres artistiques. Outre la peinture, le dessin et la sculpture, Schroeder associe également les arts appliqués et offre même un espace à la performance, la danse et la poésie. Alors que Polke a utilisé les pommes de terre comme ready-made pour les présenter comme une source créatrice déroutante d’énergie d’origine cosmique, elle est chez Barbara Schroeder toujours reformulée de façon esthétique. Elle nous propose un anoblissement des impulsions initiales et immédiates de la créativité grâce à un raffinement et un style sophistiqué. Tout en faisant varier la part de la plante qui pousse au-dessus du sol avec ses feuilles vertes et ses fleurs blanches dans des peintures à la limite de l’abstraction, Schroeder transforme les tubercules - dont les peaux, selon la variété, peuvent prendre des colorations de jaune, rouge et brun au violet ou bleu - en de filigranes corps creux modelés en porcelaine blanche. Le cosmos de Schroeder comprend également le monde des outils agricoles. Le regard que l’artiste pose sur le travail humain, semble un peu nostalgique et, en raison de l’esthétisation des outils, plutôt conciliants. Nous ne pensons ni aux travaux pénibles d’une agriculture sans machines, bien que les outils posés dans les caissons d’objet correspond exactement à ce type d’agriculture, ni aux machines de récolte de pommes de terre, ni aux monocultures modernes ou à l’utilisation d’herbicides. Cependant, peut-être le potentiel utopique de la série réside justement dans le postulat qui voudrait intégrer le travail de l’homme dans l’harmonie de la vie.
Schroeder varie le thème de la pomme de terre à bien des égards. Cependant, le but de sa série n’est ni la complète interprétation, ni la variation formelle pour elle-même. Elle cherche plutôt à comprendre la pomme de terre en tant que symbole de la connexion entre l’homme et la terre. Ainsi la division de la série en 365 segments joue sur la longueur d’une année terrestre où, pour Schroeder, il s’agit moins de la dimension cosmique de la Terre en orbite autour du soleil, que de symboliser les processus naturels de croissance et de décroissance enchâssés dans le déroulement d’une année.
De la même façon que Barbara Schroeder, l’artiste italien Giuseppe Penone - du mouvement Arte Povera - était déjà à la fin des années 1970 à la recherche d’une expression artistique pour exprimer l’évolution de la nature et le lien entre l’homme et la nature. Dans ses premières pommes de terre et citrouilles des années 1977 à 1979, le
la spectateur rice perçoit tantôt un œil, tantôt la bouche ou le visage de l’artiste, parce que Penone avait, pour ses bronzes coulés, laissé pousser les pommes de terre dans des formes qui avaient été moulées sur des parties de son propre corps. Ainsi, alors que Penone a cédé aux forces naturelles de la croissance des plantes la part substantielle du processus plastique de la mise en forme, Schroeder va dans le sens opposé : au lieu de laisser la sculpture prendre forme en contact avec la nature, elle moule directement la nature selon le procédé traditionnel de la sculpture. Elle intègre ensuite les sculptures fragiles dans l’univers esthétique de sa série, où Schroeder célèbre la diversité et le caractère changeant de son sujet avec un jeu mêlé de couleurs, de formes et de lignes. En l’occurrence, les pommes de terre de Penone sont des corps lourds et foncés, dont les formes gonflées laissent présumer les forces primitives.L’hommage de Schroeder à la pomme de terre est une célébration de la vie, ici et maintenant. Cette vie trouve sa pleine expression dans la cuisine, dans un rapport cultivé avec une nature raffinée. C’est du moins ce que semble véhiculer l’artiste quand elle emploie des objets en porcelaine emprunts de véritables tubercules pour la présentation des plats à base de pommes de terre, lesquelles, en ce qui concerne les ingrédients utilisés et du type de préparation, s’inspirent de toute évidence à la fois de la cuisine allemande et de la cuisine française, comme « les pommes de terre râpées », « le velouté de pomme de terre aux algues et aux huîtres », « les pommes de terre en purée au persil plat et aux petits gris » et qui complètent le volet interrégional du projet.
Pour l’utilisation des aliments, le sens artistique de Schroeder peut être clairement distingué des approches précédentes de l’histoire de l’art. Dans les années 1960, le Eat Art déjà précédemment évoqué, a inclus l’aliment comme nouveau matériau dans l’art, ceci pour développer l’art à travers les aspects du changeant et du périssable, ainsi que par les allusions aux composantes sociales de la nourriture. Le travail 365 - Histoires du Bas-Rhin de Schroeder doit être compris plutôt dans le contexte des Culinary Turns. On désigne comme Culinary Turns les réflexions tournées vers les questions de la nourriture, la cuisine et la nutrition, qui peuvent actuellement être observées dans toutes les sociétés occidentales et qui a également conquis le domaine de l’art depuis environ 2004 {note}3. Le moteur de cette évolution est le rapprochement de l’art culturel de la cuisine aux pratiques de l’art et du design. Du point de vue de Culinary Turns, la cuisine, et donc la nourriture, est considérée comme une pratique esthétique, où des questions d’authenticité, d’identité régionale ou de développement durable sont traitées. Contrairement à l’époque du Eat Art, il est aujourd’hui possible de comprendre la cuisine elle-même comme une technique artistique. En ce sens, Schroeder ajoute à sa série des 365 peintures, sculptures et objets autour du thème de la pomme de terre encore une toute autre facette qui est transnationale avec ses recettes de pommes de terre franco-allemande.
Dr. Alexander Grönert est directeur de collection peinture, sculpture, photographie, arts appliqués de la Fondation Musée Schloss Moyland, collection van der Grinten, Joseph Beuys Archives de la région Rhénanie-du-Nord-Westphalie.
Texte écrit dans le cadre de la publication de l’ouvrage Potatoes Story (2017).
1Polke, Sigmar dans : Sigmar Polke - Images objets serviettes. Œuvres choisies 1962-1971, Aust.-Kat. Kunsthalle Tübingen, 14.2-14.3.1976, Kunsthalle Düsseldorf, 2.4. -16.5.1976, Musée Stedelijk van Abbe Eindhoven, 18.6l-25/07/1976, Cologne 1976, p 133
2ibid p 134
3Voir : van der Meulen, Nicolaj / Wiesel, Barbara (ed.), Tour culinaire, Bielefeld 2017