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	<title>Documents d'Artistes Nouvelle-Aquitaine</title>
	<link>https://dda-nouvelle-aquitaine.org/</link>
	<description>Documents d'artistes Nouvelle-AquitaineChez Fabrique Pola10 quai de Brazza33100 Bordeauxcontact@dda-nouvelle-aquitaine.org
Notre association est soutenue par le conseil r&#233;gional et la Drac Nouvelle-Aquitaine, la ville de Bordeaux et le d&#233;partement de la Gironde.Elle b&#233;n&#233;ficie du m&#233;c&#233;nat de Cambial.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>J'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; &#233;crire &#171;&#160;I would prefer not to&#160;&#187;</title>
		<link>https://dda-nouvelle-aquitaine.org/J-aurais-prefere-ecrire-I-would-prefer-not-to</link>
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		<dc:date>2024-03-27T10:19:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Truchot</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt; Technique, travail, fatigue&#160;: de l'ouvrage &#224; l'&#339;uvre. Des feuilles blanches sans quadrillage ni lignes. Une centaine de feuilles au format 21 x 29,7 cm, plus commun&#233;ment appel&#233; format A4. Un portemine, sans doute de la marque crit&#233;rium, un instrument ordinaire pour &#233;crire ou dessiner dans lequel l'artiste a plac&#233; une mine de taille 0,7&#160;: ni trop fine ni trop &#233;paisse. Voil&#224; pour les mat&#233;riaux qu'il faut conserver &#224; port&#233;e de main, au cas o&#249; il y aurait un peu de temps &#224; combler pour&#160;(&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Textes-28916" rel="directory"&gt;Textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Technique, travail, fatigue&#160;: de l'ouvrage &#224; l'&#339;uvre.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des feuilles blanches sans quadrillage ni lignes. Une centaine de feuilles au format 21 x 29,7 cm, plus commun&#233;ment appel&#233; format A4. Un portemine, sans doute de la marque crit&#233;rium, un instrument ordinaire pour &#233;crire ou dessiner dans lequel l'artiste a plac&#233; une mine de taille 0,7&#160;: ni trop fine ni trop &#233;paisse. Voil&#224; pour les mat&#233;riaux qu'il faut conserver &#224; port&#233;e de main, au cas o&#249; il y aurait un peu de temps &#224; combler pour cr&#233;er l'ouvrage.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'ouvrage ne d&#233;signe pas uniquement le livre &#224; venir mais aussi tout un ensemble d'actes coordonn&#233;s gr&#226;ce auxquels l'artiste met quelque chose en &#339;uvre, effectuant soigneusement et s&#233;rieusement son travail. De l'ouvrage &#224; l'&#339;uvre il y a cent pages, toutes remplies de la m&#234;me phrase&#160;: &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt;, autrement dit &lt;i&gt;je pr&#233;f&#233;rerais mieux pas&lt;/i&gt; ou quelque chose comme &#231;a. &lt;br class='manualbr' /&gt;Se saisir du crit&#233;rium, pr&#233;parer la mine, toujours l'essayer sur la m&#234;me page, trouver la page &#224; finir ou &#224; commencer, bien appuyer sur la mine afin qu'une trace lisible (ou pas) s'inscrive sur le papier. Un dr&#244;le de travail, mine de rien, mais un travail tout de m&#234;me puisque sa finalit&#233; est de produire une &#339;uvre. Un travail intentionnel. Un labeur fatigant qui consiste &#224; reproduire cette m&#234;me phrase vers un infini possible. La fatigue, cependant, ne g&#234;ne pas le travail&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; au contraire, la t&#226;che exige cette fatigue puisqu'en recopiant cette m&#234;me sentence, il n'y a pour le copiste rien &#224; penser. Juste &#233;crire sans que l'intelligence s'en m&#234;le et justement, c'est lorsqu'on est fatigu&#233; que les digues de l'intelligence commencent &#224; se fissurer, laissant passer autre chose que des id&#233;es ou des pens&#233;es pr&#233;con&#231;ues. &lt;a href=&#034;https://dda-nouvelle-aquitaine.org/I-would-prefer-not-to-edition?var_mode=calcul&#034;&gt;&lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; est donc l'ouvrage de la lassitude au travail, la fatigue aidant ayant fait son &#339;uvre. &lt;br class='manualbr' /&gt;J'imagine fort bien l'artiste qui vient d'achever la centi&#232;me page de son ouvrage, le travail de la fatigue s'est d&#233;ploy&#233; jusqu'&#224; son terme, ce travail accompli a disparu avec l'ultime trac&#233; du dernier mot mais ce qui n'a pas disparu et qui est appel&#233; &#224; durer est pr&#233;cis&#233;ment l'&#339;uvre qui reste. Tel est le propre d'ailleurs d'une &#339;uvre d'art&#160;: s'inscrire dans une dur&#233;e pour mieux r&#233;sister au temps. Endurer le travail de la fatigue pour cr&#233;er une &#339;uvre durable&#160;: tout un projet. Ce livre est le r&#233;sultat de ce projet et de fait, s'il est &#233;tonnant il est loin d'&#234;tre ridicule. L'artiste n'avait pas l'objectif de &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;tenir&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; cent pages en recopiant toujours la m&#234;me phrase mais de mener &#224; bien un projet qui lui tenait &#224; c&#339;ur. &lt;br class='manualbr' /&gt;De quoi ce projet est-il fait&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Existe-t-il un d&#233;calage, une surprise entre ce qu'il &#233;tait &#224; son commencement et ce qui est advenu &#224; sa fin&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Il faut aller voir de plus pr&#232;s.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour commencer, c'est un livre sans texte, un ouvrage o&#249; il n'y a rien &#224; lire si ce n'est cette m&#234;me phrase &#233;nigmatique et lancinante que le lecteur conna&#238;t vite par c&#339;ur. L'&#233;tonnement commence l&#224;, d&#232;s la premi&#232;re page, un simple coup d'&#339;il donne l'impression d'avoir compris qu'il n'y a rien &#224; comprendre, qu'il n'y a aucune n&#233;cessit&#233; &#224; comprendre quoi que ce soit, qu'il peut sauter des pages, revenir en arri&#232;re ou bien aller voir rapidement la derni&#232;re feuille pour v&#233;rifier qu'il n'y a d&#233;cid&#233;ment rien &#224; comprendre mais peut-&#234;tre quelque chose &#224; apprendre. D'une page &#224; l'autre rien &#224; premi&#232;re vue n'a chang&#233;, rien en seconde vue ne doit changer puisque la m&#234;me phrase sentencieuse et ent&#234;tante est toujours l&#224;, se r&#233;p&#233;tant inlassablement, m&#233;caniquement.&lt;br class='manualbr' /&gt;Que l'on voit et apprenne qu'il n'y ait rien &#224; lire dans ce livre constitue un bon signe&#160;: soit on ferme le livre en souhaitant l'oublier (ce qui est, bien entendu, impossible) soit on arr&#234;te de voir et on commence &#224; regarder, page par page. C'est alors que le regard se fait contemplation car il s'agit bien de cela&#160;: l'ouvrage se pr&#233;sente comme un temple et &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;con-templer&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; consiste litt&#233;ralement &#224; entrer dans le temple, y prendre son temps afin que le regard s'y perde, se prom&#232;ne puis s'ajuste. Alors, contempler le livre &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt; devient une exp&#233;rience unique et singuli&#232;re, un voyage immobile mais fascinant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Calligraphie gauche mais affective&#160;: une question de tempo &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re page donne ton et tempo&#160;: l'&#339;il ne rep&#232;re aucune application particuli&#232;re port&#233;e sur la calligraphie. La premi&#232;re phrase tout en haut &#224; gauche sonne d'ailleurs comme un avertissement puisqu'elle est &#224; peine lisible&#160;: le regard achoppe sur le verbe &lt;i&gt;prefer &lt;/i&gt; qui se pr&#233;sente comme une trace accomplie par une mine mal taill&#233;e ou effectu&#233;e d'un geste gauche. Il y a en effet de la gaucherie dans cette &#233;criture comme si l'artiste voulait d&#233;marquer sa mani&#232;re d'&#233;crire de celle d'un enfant, mais gaucherie n'est pas gribouillage. Il suffit de d&#233;passer cette premi&#232;re phrase puis la premi&#232;re ligne et la phrase de &lt;i&gt;Bartleby&lt;/i&gt; devient intelligible. Peu importe, d&#232;s lors, qu'il se trouve dans certaines pages des passages gauches quasi illisibles ou que, parfois, une ligne ne commence pas n&#233;cessairement par le d&#233;but de la phrase. &#192; cet &#233;gard, la page 20 est particuli&#232;rement r&#233;ussie en gaucherie et trac&#233;s incertains&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; en bas &#224; droite, la main a cess&#233; de tracer des lignes, en cet endroit des petits paquets de traces se sont form&#233;s, ce m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne se r&#233;p&#232;te r&#233;guli&#232;rement comme l'attestent les feuilles 21, 31, 35, 39 dans lesquelles les lignes deviennent taches.&lt;br class='manualbr' /&gt;Quant &#224; la page 61, elle pr&#233;sente un grand n'importe quoi visuel o&#249; l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; r&#232;gne&#160;: d'abord une petite &#233;criture qui s'agrandit peu &#224; peu, des lignes qui tanguent sans se courber pour autant, des moments d'illisibilit&#233; parfaite. Une m&#234;me mais dissemblable h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; se retrouve d&#232;s la page suivante puis r&#233;appara&#238;t ici ou l&#224;, aux pages 66, 91 et 98 par exemple.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce relev&#233; des pages peut sembler fastidieux mais il n'est pas anodin puisqu'il r&#233;v&#232;le des fr&#233;quences qui signent moins un rythme qu'un tempo qui se joue entre les feuilles. Le d&#233;roulement de la m&#234;me phrase qui se r&#233;p&#232;te encore et encore d&#233;crit des mouvements et des gestes qui ne suivent pas un rythme aux battements bien ordonn&#233;s. Plut&#244;t un tempo involontaire et impr&#233;vu aux fr&#233;quences irr&#233;guli&#232;res qui d&#233;voilent, par moments, les &#233;tats d'&#226;me et de corps de l'artiste. En ce sens, une taxinomie des impressions, des sentiments et des pens&#233;es qui s'expriment au travers de la main appuyant sur le crit&#233;rium peut s'esquisser. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les pages 6, 8, 11, 15, 59, 69, 74 montrent ainsi une &#233;criture qui s'&#233;vertue &#224; produire des lignes &#224; peu pr&#232;s droites qui vont s'incurver progressivement. Ce sont des pages d'une intensit&#233; remarquable dans lesquelles le trac&#233; r&#233;v&#232;le des moments de pers&#233;v&#233;rance et de t&#233;nacit&#233;, des instants de concentration o&#249; l'artiste s'obstine et s'astreint &#224; tenir la cadence pour finir la page. Aucune humeur particuli&#232;re ne se d&#233;voile ici si ce n'est la ferme intention de pers&#233;v&#233;rer dans le projet, une s&#233;r&#233;nit&#233; se d&#233;gage m&#234;me de la page 52 o&#249; le graphisme se d&#233;ploie dans une certaine tranquillit&#233; d'esprit&#160;:&#160;&#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;j'ai un travail &#224; effectuer et je le fais sans sourciller&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;En revanche, cette calme r&#233;solution apparente dispara&#238;t compl&#232;tement pour laisser place &#224; des pages o&#249; la lassitude puis l'&#233;reintement se montrent. Est-ce un hasard si la fatigue se fait sensiblement ressentir au mitan du projet&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? &#192; partir de la page 48, les premi&#232;res lignes dessinent des droites puis l'implacable m&#233;canique de la fatigue se faisant, la droiture des lignes se modifie. Un regard attentif fait ressentir que l'artiste ne fait rien contre cette modification, il l'accueille et l'accepte de sorte que ce sont des diagonales qui ornent les pages 50, 58, 71, 80, 82, 83, 84, 89&#8230; la centi&#232;me et derni&#232;re feuille s'achevant par des paquets de mots.&lt;br class='manualbr' /&gt;D'autres pages sont ambigu&#235;s, elles allient certainement quelque chose qui oscille entre l'ennui et l'&#233;nervement. Ainsi, les pages 20 et 21 sont-elles quasi illisibles, la calligraphie manque de fluidit&#233;, elle progresse par hachures et trahit un sentiment de col&#232;re qui s'installe, dispara&#238;t puis r&#233;appara&#238;t aux pages 31, 35 et 39. Ces feuilles col&#233;reuses sont dignes d'int&#233;r&#234;t car lorsque la col&#232;re affecte l'esprit, elle inhibe et recouvre toute forme d'intelligence, la raison s'endort et laisse place &#224; l'expression de l'affection. D'un point de vue calligraphique, le r&#233;sultat donne une impression de d&#233;sordre qui se manifeste &#224; nouveau aux pages 61, 62, 66, 91 et 98. Au milieu de ces feuilles, il faut savoir de quelle phrase il s'agit pour la reconna&#238;tre, les mots quelquefois s'enchev&#234;trent, mordant d'une ligne &#224; l'autre.&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s la col&#232;re, une autre impression peut &#234;tre identifi&#233;e, un sentiment qui signerait comme une r&#233;ponse &#224; cette question&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#224; quoi bon cette entreprise quelque peu idiote&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; Bien s&#251;r, l'idiotie du projet ne d&#233;signe pas ici son imb&#233;cillit&#233; ou sa d&#233;bilit&#233;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; au contraire elle est plut&#244;t un compliment fait d'admiration si l'on se r&#233;f&#232;re &#224; l'&#233;tymologie du terme. Dans l'ancien grec, &lt;i&gt;idiot&#232;s&lt;/i&gt; d&#233;finit un individu qui affirme sa particularit&#233; en &#233;voluant &#224; son propre rythme, en ne faisant rien comme les autres, une personne singuli&#232;re qui vit ind&#233;pendamment des us, coutumes et r&#232;gles de la soci&#233;t&#233; &#224; laquelle il appartient. Lorsqu'il passe &#224; l'acte, l'idiot s'engage dans des projets originaux, souvent d'une simplicit&#233; confondante. Je crois que cette simplicit&#233; traverse l'ensemble de l'ouvrage &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt; car l'idiot est un &#234;tre tellement intelligent qu'il a d&#233;cid&#233; de cesser de prouver aux autres qu'il l'est afin de mieux suivre ses intuitions et ses d&#233;sirs. Je ne saurais dire si l'artiste de ce livre est atteint d'idiotie mais je suis s&#251;r qu'il y travaille chaque jour puisqu'on ne na&#238;t pas idiot mais qu'on le devient. Quoi qu'il en soit, l'idiot est un contemplatif qui accepte et accueille les temps longs, ceux dans lesquels il ne se passe rien ou pas grand-chose comme dans les moments d'ennui. Plusieurs feuilles, notamment les pages 60 et 72, transpirent d'ennui. Aucun &#233;v&#233;nement particulier ne les anime, l'&#233;criture semble apais&#233;e, quelque peu m&#233;canique, l'espace est relativement a&#233;r&#233;. Magnifique l'ennui, une v&#233;ritable exp&#233;rience temporelle, un temps long et creux o&#249; il ne se passe quasiment rien en raison de la pauvret&#233; et du manque d'intensit&#233; des impressions ressenties. &#192; l'instar du scribe Bartleby, l'artiste est en train de recopier sa phrase sans affection remarquable et d'une phrase &#224; l'autre, le temps s'&#233;tire placidement sans ressenti particulier qui pourrait faire sortir le copiste de sa torpeur. D'une phrase l'autre, rien ne change, la page va s'achever comme elle a commenc&#233; jusqu'&#224; ce qu'une nouvelle impression un peu plus forte, un peu plus vive vienne se substituer &#224; l'ennui.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette nouvelle impression, certes peu impressionnante, pourrait &#234;tre l'abattement. Plus intense que la fatigue, l'abattement annonce une d&#233;ception, un sentiment de tristesse qui se d&#233;ploie lentement. L'avant-derni&#232;re feuille est de cet acabit, elle n'est que le prolongement de la pr&#233;c&#233;dente, la fatigue et la lassitude endur&#233;es par l'esprit se sont transmises au corps et r&#233;ciproquement. La main ne poss&#232;de plus la fermet&#233; d'antan, elle n'est que l'outil de cette punition que l'artiste s'est inflig&#233;e en faisant ses lignes, comme s'il en avait oubli&#233; son projet. Mais non.&lt;br class='manualbr' /&gt;La centi&#232;me et derni&#232;re page est celle de la force retrouv&#233;e, le trac&#233; s'est assombri, signe que la main et l'esprit se sont r&#233;veill&#233;s, qu'un nouveau sentiment s'est substitu&#233; &#224; l'abattement. Cette ultime feuille rayonne de calme et de s&#233;r&#233;nit&#233;, anim&#233;e n&#233;anmoins d'un dynamisme que l'on avait perdu de vue. Ce dernier sentiment ne peut &#234;tre que de la joie, celle de la r&#233;v&#233;lation que ce projet sans fin assign&#233;e est en train de s'achever. Pourquoi, en effet, cent pages plut&#244;t que quatre-vingt-dix-neuf, cent-une ou trois cents&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Le nombre cent est un arbitraire, certes symbolique, mais un arbitraire tout de m&#234;me. L'ach&#232;vement de ces cent feuilles d&#233;signe simplement que le projet, infini en son essence, a atteint son but. L'ouvrage est termin&#233; mais l'&#339;uvre demeure tel un temple, introduisant en la personne qui l'a contempl&#233;e une vague mais persistante id&#233;e d'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#201;v&#233;nement du hasard, hasard de l'&#233;v&#233;nement&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut le constater &#224; chaque instant, si l'ouvrage &#233;volue page par page, il n'existe aucune progression d'une feuille &#224; l'autre. Tel est l'une des forces de ce livre &#233;trange&#160;: une &#233;volution sans chronologie ni progr&#232;s. Les &#233;tats psychosomatiques de l'artiste se faisant scribe se d&#233;roulent sans ob&#233;ir &#224; aucune lin&#233;arit&#233;. L&#224; se trouve une originalit&#233; absolument singuli&#232;re, une gageure unique qui se tient l&#224;, enfouie dans les m&#233;andres de l'ouvrage. &#192; force de tracer des lignes, l'artiste sort de la lin&#233;arit&#233; de ce que serait un r&#233;cit pour signifier, d'une ligne &#224; l'autre, ses humeurs et ses pens&#233;es. Du coup, l'important se situe moins dans la m&#234;me phrase r&#233;it&#233;r&#233;e que dans les passages entre les phrases et entre les lignes. Cet ouvrage peut donc se lire comme &#233;tant le livre des passages qui traduisent des moments d'acc&#233;l&#233;ration ou de ralentissement du temps tel que l'artiste les a v&#233;cus. &lt;br class='manualbr' /&gt;Et, d'un moment l'autre, voire dans la dur&#233;e d'un m&#234;me moment, la vie fluctuante s'invite dans son impr&#233;visibilit&#233;, signalant son irruption par des minces mais r&#233;els &#233;v&#233;nements port&#233;s par la calligraphie. &#201;v&#233;nements du hasard ou hasard des &#233;v&#233;nements&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Sans doute un peu des deux mais il est certain que la contemplation de la page 44 r&#233;v&#232;le un &#233;v&#233;nement, un point d'inflexion dans le flux des phrases. Cela se passe &#224; la treizi&#232;me ligne&#160;: au moment d'&#233;crire &lt;i&gt;I would prefer&lt;/i&gt;, l'intensit&#233; du trac&#233; change subitement, d'appuy&#233; et gras qu'il &#233;tait, il devient durant un court laps de temps plus l&#233;ger et plus fin, comme si la mine s'&#233;tait l&#233;g&#232;rement cass&#233;e ou son angle d'incidence sur le papier s'&#233;tait sensiblement modifi&#233;. Chose curieuse, le ph&#233;nom&#232;ne ne se r&#233;p&#232;te qu'une fois, &#224; la page 56, &#224; nouveau sur le verbe &lt;i&gt;I would prefer&lt;/i&gt;, quasiment au centre de la feuille. Le m&#234;me &#233;v&#233;nement portant l'attention sur un &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;j'aimerais&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; ou un &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;je pr&#233;f&#233;rerais&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (selon les diff&#233;rents traducteurs de la nouvelle de Meville) effectu&#233; d'une calligraphie soudaine et similaire. Cet &#233;v&#233;nement &#8211; et il s'agit bien du m&#234;me, la seconde fois venant confirmer, renforcer le point d'inflexion &#8211; ne saurait se r&#233;duire &#224; son effectuation. Le hasard n'est pas dans l'&#233;v&#233;nement lui-m&#234;me mais dans ses deux moments d'apparition. L'&#233;v&#233;nement dit autre chose que dans l'instant o&#249; il s'effectue. Que dit-il sinon un &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;j'aimerais&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; que l'on ne per&#231;oit que si l'on contemple les pages concern&#233;es&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Contempler revient alors &#224; capter, &#224; incorporer cet &#233;lan amoureux, cette force qui exprime que la vie est en train de se manifester malgr&#233; le lancinant passage des lignes. Il y a dans cet &#233;v&#233;nement non pas un message mais une intention vitale qui s'exprime, une volont&#233; non consciente qui cherche &#224; tisser un lien, &#224; entretenir un rapport affectif avec le regardeur de ces deux pages. Et, il a fallu en tracer des lignes afin que cet &#233;v&#233;nement surgisse et affecte la personne qui a pris le temps de regarder ces feuilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Quand la page devient image&#160;: pour une exp&#233;rience de l'infini.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; force de contempler toutes les pages, une par une, chaque feuille se fait image, sans doute en raison de la typographie. La mise en page, c'est-&#224;-dire la mani&#232;re dont les lignes s'agencent, r&#233;v&#232;le une diff&#233;rence d'une feuille &#224; l'autre. La cons&#233;quence est que d'un point de vue typographique, un nouvel &#233;v&#233;nement sourd d'entre les lignes. Un incident, peu r&#233;current mais remarquable, peut &#234;tre ainsi observ&#233; &#224; la page 53 (au passage, je me permets d'avouer que cette feuille est sans doute ma pr&#233;f&#233;r&#233;e). Que propose cette page comme &#233;v&#233;nement&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? D'une mani&#232;re progressive, impr&#233;cise mais ind&#233;niable, des blancs apparaissent d'un trait &#224; l'autre, dans une coupure entre &lt;i&gt;prefer&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;not to&lt;/i&gt;. Appr&#233;hend&#233;s dans leur verticalit&#233;, ces blancs dessinent alors une large ligne in&#233;dite, sinueuse et onduleuse. Cette coulure blanche et verticale est l'&#233;v&#233;nement d&#233;voilant qu'une lecture insolite devient possible, qu'une nouvelle vision s'offre au regard transformant la page en image. &#192; nouveau, l'&#233;v&#233;nement d&#233;borde le moment o&#249; il s'effectue et, ce qui d&#233;borde, c'est encore la vie qui passe et s'immisce entre les lignes. Une vie, celle de l'artiste, celle qui anime ses &#233;tats d'esprit et de corps mais &#233;galement celle du regardeur, invit&#233; &#224; s'engouffrer dans ces blancs verticaux qui creusent l'image, comme s'il y avait dans ces coulures, un infini &#224; questionner ou simplement &#224; exp&#233;rimenter. Le livre &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt; est bien achev&#233;, la vie, cependant, continuera de s'exprimer par d'autres productions mais cette continuation est n&#233;cessairement finie tandis que l'&#339;uvre, par-del&#224; cette fin lointaine et annonc&#233;e, restera &#224; jamais marqu&#233;e du sceau de l'infini. &lt;br class='manualbr' /&gt;Des bandes blanches et verticales apparaissent donc ici ou l&#224; proposant un autre point de vue qui m&#233;tamorphose les pages en images. Si l'on appr&#233;hende l'espace de chaque feuille comme le support pour un dessin&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; alors, chaque phrase, chaque ligne deviennent un pr&#233;texte pour construire une image. Est-ce bien l'intention de l'artiste de &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;faire-image&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; avec des lignes&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Mais n'est-ce pas l&#224; le propre d'une image dessin&#233;e ou peinte&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? En ce sens, dans l'historique et fructueux d&#233;bat entre la couleur et la ligne, l'artiste prend parti&#160;: en recopiant ses lignes qui deviennent traits, ces derniers dessinent &#224; chaque fois une image diff&#233;rente. On peut en effet affirmer qu'une image existe d&#232;s lors qu'une intention consciente vise un objet, qu'il soit explicitement pr&#233;sent ou non dans la repr&#233;sentation. L'image est toujours un acte intentionnel qui d&#233;sire manifester un objet qui ne se donne pas n&#233;cessairement d'une mani&#232;re expr&#232;s mais dont le spectateur ne peut que ressentir la pr&#233;sence, f&#251;t-elle invisible. Ce qui est certain est qu'une m&#234;me intentionnalit&#233; se r&#233;p&#232;te d'une feuille &#224; l'autre et traverse l'ensemble de l'&#339;uvre. D&#232;s lors, non seulement ce sont bien des images qui nous sont donn&#233;es &#224; percevoir mais des images artistiques de surcro&#238;t puisque la contemplation d'une page nous oblige &#224; suspendre nos habitudes perceptives. Cette suspension est celle de notre temps et de nos espaces quotidiens, chaque image offerte ici propose de nous emporter dans un autre espace, dans un autre temps, ceux-l&#224; m&#234;mes qui cr&#233;ent une pr&#233;sence que seul un acte artistique peut engendrer. Par suite, l'objet vis&#233; par l'artiste pourrait n'&#234;tre que cela&#160;: exp&#233;rimenter ce que seraient un espace et un temps infinis par-del&#224; l'ach&#232;vement du livre, par-del&#224; la finitude d'une vie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Cet infini du temps est enfoui dans le temps v&#233;cu par une conscience. Par la succession n&#233;cessaire de ses instants, le temps signe une diff&#233;rence interne en notre &#234;tre qui se r&#233;p&#232;te en se diff&#233;renciant et qui ne se r&#233;it&#232;re jamais &#224; l'identique durant notre vie. En ce sens, la succession de chaque ligne diff&#233;rente d&#233;voile ce temps v&#233;cu qui se r&#233;p&#232;te en se diff&#233;renciant. Tel est le destin d'une vie fini, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle ne cherche pas &#224; exp&#233;rimenter cet infini qui la d&#233;passe. L'objet m&#234;me de &lt;i&gt;I would prefer not to &lt;/i&gt; serait dans cette pratique&#160;: que l'infini cesse d'&#234;tre un simple mot ou symbole math&#233;matique pour devenir l'exp&#233;rience d'une pens&#233;e dans et par la cr&#233;ation. Ce qui hante et inspire chaque page, ce que rencontre et ce &#224; quoi se cogne chaque image aurait pour nom l'infini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Exp&#233;rimenter l'infini.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous exp&#233;rimentons tous un jour l'&#233;ternit&#233; &#233;crivait Spinoza. Ce livre est le fruit de cette exp&#233;rimentation plut&#244;t r&#233;ussie. L'artiste en copiant ind&#233;finiment ses lignes a cr&#233;&#233; des images dans lesquelles son exp&#233;rience de l'&#233;ternit&#233; traverse chaque feuille, embrasse et enveloppe l'ensemble de l'ouvrage. Non pas l'&#233;ternit&#233; de la transcendance mais l'autre, celle d'un espace et d'un temps infinis dont on ne sait o&#249; et quand ils ont commenc&#233; et o&#249; ils finiront. Contempler les cent images qui composent cette &#339;uvre est une &#233;preuve vertigineuse mais passionnante&#160;: exp&#233;rimenter &#224; notre tour cet infini qui transperce et hante l'artiste, cet infini dont l'origine se situe sans doute dans l'infinit&#233; des interpr&#233;tations possibles de cette myst&#233;rieuse sentence&#160;: &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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