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	<title>Documents d'Artistes Nouvelle-Aquitaine</title>
	<link>https://dda-nouvelle-aquitaine.org/</link>
	<description>Documents d'artistes Nouvelle-AquitaineChez Fabrique Pola10 quai de Brazza33100 Bordeauxcontact@dda-nouvelle-aquitaine.org
Notre association est soutenue par le conseil r&#233;gional et la Drac Nouvelle-Aquitaine, la ville de Bordeaux et le d&#233;partement de la Gironde.Elle b&#233;n&#233;ficie du m&#233;c&#233;nat de Cambial.</description>
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		<title>L'air des infortun&#233;s, entretien</title>
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		<dc:date>2023-10-12T10:41:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sylvie Zavatta</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Entretien avec Sylvie Zavatta, &#224; l'occasion de l'exposition L'air des infortun&#233;s au Frac Franche-Comt&#233;, du 13&#160;octobre 2019 au 12&#160;janvier 2020. L'exposition monographique de Nina Laisn&#233; est le fruit d'un dialogue au long cours entre l'artiste et le Frac. Une rencontre d'abord, en 2013, autour de son travail, l'artiste ayant identifi&#233; le Frac comme interlocuteur tout indiqu&#233;, autour des probl&#233;matiques du temps et de la musique, qui traversent autant son &#339;uvre que la collection du Frac&#160;(&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Textes-26542" rel="directory"&gt;Textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Sylvie Zavatta, &#224; l'occasion de l'exposition &lt;i&gt;L'air des infortun&#233;s&lt;/i&gt; au Frac Franche-Comt&#233;, du 13&#160;octobre 2019 au 12&#160;janvier 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exposition monographique de Nina Laisn&#233; est le fruit d'un dialogue au long cours entre l'artiste et le Frac. Une rencontre d'abord, en 2013, autour de son travail, l'artiste ayant identifi&#233; le Frac comme interlocuteur tout indiqu&#233;, autour des probl&#233;matiques du temps et de la musique, qui traversent autant son &#339;uvre que la collection du Frac elle-m&#234;me depuis 2006. De cette rencontre est d'abord n&#233;e une invitation en r&#233;sidence, afin de prendre le temps de se construire une histoire commune. Des lors, les choses &#233;taient en place, le contexte parfait o&#249; convergeaient la sp&#233;cificit&#233; d'une collection et la tradition horlog&#232;re d'une r&#233;gion. L'exposition &lt;i&gt;L'air des infortun&#233;s&lt;/i&gt; est quant &#224; elle l'aboutissement de cette r&#233;sidence qui s'est prolong&#233;e pour donner corps &#224; deux &#339;uvres&#160;: un m&#233;canisme horloger et un film, con&#231;us par Nina Laisn&#233;, qui viendront enrichir la collection du Frac.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le travail de Nina Laisn&#233; se situe au croisement entre photographie, mise en sc&#232;ne vid&#233;o et pratique musicale. Proposant des &#339;uvres empreintes d'une certaine &#233;tranget&#233;, l'artiste se d&#233;tache d'une narration lin&#233;aire et cherche des points de convergence entre musique traditionnelle et langage cin&#233;matographique.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'histoire de la musique s'int&#232;gre dans ses &#339;uvres, notamment dans les rapports ambigus qu'elle entretient avec la fiction. Cette intrusion progressive d'&#233;l&#233;ments musicaux est aussi le reflet d'un go&#251;t prononc&#233; pour la pluridisciplinarit&#233;, pour le m&#233;tissage entre les arts et pour les formes hybrides qui peuvent en r&#233;sulter.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour l'exposition au Frac, cet entrelacement se traduit par la production de deux &#339;uvres intimement li&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re pi&#232;ce, produite en collaboration avec la Plateforme technologique microtechniques &#8212; prototypage du lyc&#233;e de Morteau, consiste en une r&#233;plique du m&#233;canisme de &lt;i&gt;La Joueuse de tympanon&lt;/i&gt;, automate con&#231;u par l'horloger Peter Kintzing et l'&#233;b&#233;niste David Roentgen, et conserv&#233; au mus&#233;e des Arts et M&#233;tiers de Paris. Cet automate, offert &#224; Marie-Antoinette en 1785, la repr&#233;sente, assise devant un tympanon loge dans la structure d'un clavecin, frappant les cordes &#224; l'aide de petits martelets. L'&#233;tonnante singularit&#233; de cet automate r&#233;side dans le fait que la musique provient r&#233;ellement du geste sur l'instrument miniature, et non du m&#233;canisme lui-m&#234;me. Sous sa robe se cachent de nombreux rouages qui engendrent les mouvements de bras. Ce m&#233;canisme propose une variation de huit m&#233;lodies, dont l'une est attribu&#233;e &#224; Gluck, l'un des compositeurs favoris de Marie-Antoinette et initiateur du classicisme viennois. Si elle semble &#234;tre une r&#233;plique parfaite du m&#233;canisme, l'&#339;uvre de Nina Laisn&#233; en est en r&#233;alit&#233; une contrefa&#231;on, aux m&#233;lodies alt&#233;r&#233;es.&lt;br class='manualbr' /&gt;La seconde pi&#232;ce est une vid&#233;o, produite et acquise par le Frac, qui s'appuie sur la version falsifi&#233;e de ce m&#234;me m&#233;canisme, proposant une r&#233;flexion sur les notions de m&#233;moire et d'imposture. L'artiste s'est en effet int&#233;ress&#233;e aux &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;faux Louis &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XVII&lt;/span&gt;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, nombreux imposteurs qui pr&#233;tendirent &#234;tre le dauphin, et notamment &#224; un certain Karl Wilhelm Naundorff, horloger de m&#233;tier et personnage insaisissable, qui eut de multiples d&#233;m&#234;l&#233;s avec la justice. Dans ce contexte flou, la porosit&#233; entre r&#233;alit&#233; et fiction est pr&#233;texte &#224; une ouverture vers une narration fantasm&#233;e, o&#249; s'entrechoquent preuves r&#233;elles et contrefa&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sylvie Zavatta&#160;: &#192; tes d&#233;buts, tu r&#233;alisais essentiellement des photographies, des vid&#233;os et des installations. Puis la dimension sonore a pris de plus en plus d'importance dans tes r&#233;alisations. D'o&#249; vient cet int&#233;r&#234;t et quels sont les registres sonores qui t'int&#233;ressent&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nina Laisn&#233;&#160;: A l'origine, je produisais des images silencieuses, d&#233;j&#224; fortement marqu&#233;es par ma cin&#233;philie, en parall&#232;le je pratiquais la musique traditionnelle d'Argentine au sein d'un quintet de tango et je m'int&#233;ressais &#224; la musique baroque. C'est seulement en 2013, avec mon film &lt;i&gt;En pr&#233;sence (piedad silenciosa)&lt;/i&gt; que ma pratique de l'image et celle de la musique se sont rencontr&#233;es.
Depuis cette r&#233;alisation, la musique est devenue un &#233;l&#233;ment central, voire m&#234;me moteur dans mes cr&#233;ations. L'apparition du chant m'a tout d'abord offert une merveilleuse alternative pour ne pas recourir &#224; la forme classique des dialogues, mais a surtout permis qu'une seconde narration se superpose &#224; la premi&#232;re.&lt;br class='manualbr' /&gt;J'aime lorsque les temporalit&#233;s se confondent, que le sens des paroles vient discr&#232;tement troubler, perturber, contredire la concr&#233;tude des images&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; qu'il l'&#233;claire sous un autre angle. C'est aussi une mani&#232;re d'amorcer un dialogue entre le pr&#233;sent contemporain dans lequel j'inscris mes films et l'histoire s&#233;culaire des m&#233;lodies que je convoque. Mon champ d'investigation s'&#233;tend principalement du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XVI&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle &#224; nos jours, des folklores de traditions orales aux musiques dites &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#233;rudites&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;. La hi&#233;rarchie que l'Histoire nous a impos&#233;e a laiss&#233; dans l'ombre de v&#233;ritables tr&#233;sors. Les m&#233;lismes &lt;span class='ref_note'&gt;{&lt;span class='la_note'&gt;note&lt;/span&gt;&lt;span class='insert'&gt;&lt;/span&gt;}&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M&#233;lisme&#160;: figure m&#233;lodique de plusieurs notes ornant une des syllabes d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/span&gt; vertigineux d'un chant r&#233;gional sont &#224; mes oreilles tout aussi fascinants que l'ornementation baroque aux infinies variations.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette cat&#233;gorisation excessive est pour moi difficile &#224; entendre tant leurs fronti&#232;res sont poreuses. Les motifs circulent beaucoup plus librement dans l'histoire de la musique que ce que l'on pr&#233;tend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les mediums se sont aussi diversifi&#233;s et tu viens de r&#233;aliser des &#339;uvres en volume. Je pense &#224; &lt;i&gt;3 c&#339;urs&lt;/i&gt;, la tr&#232;s belle pi&#232;ce que tu avais pr&#233;sent&#233;e en 2018 dans le cadre d'Art en chapelles dans le Haut-Doubs, et plus encore au &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;m&#233;canisme&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; pr&#233;sent&#233; au sein de l'exposition. Ces objets, d'une grande sophistication, sont-ils pour toi une fa&#231;on de mat&#233;rialiser la musique et le temps&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, les archives historiques dont je m'inspire sont pass&#233;es au premier plan dans mes r&#233;alisations r&#233;centes. Ces objets ont une histoire complexe et les informations dont nous disposons sont bien souvent partielles. Je profite des failles qu'ils pr&#233;sentent pour ramener de la fiction entre les certitudes.&lt;br class='manualbr' /&gt;En entrant dans l'exposition, j'aime que les spectateurs soient confront&#233;s &#224; des objets dont on ne sait pas &#224; quelle &#233;poque ils appartiennent. Au premier regard, ils ont tout l'air de v&#233;ritables pi&#232;ces historiques comme on peut en observer dans les mus&#233;es, et pourtant ils d&#233;tiennent tous un d&#233;tail alt&#233;r&#233;, anachronique, r&#233;sultat d'un geste contemporain. Comme si ces objets portaient en eux une compression du temps. Ces pi&#232;ces sont le fruit d'une &#233;troite collaboration avec des personnes qui d&#233;tiennent des savoir-faire qui ont toute mon admiration.
Pour l'installation sonore &lt;i&gt;3 c&#339;urs&lt;/i&gt;, j'ai travaill&#233; avec le luthier espagnol Tino Espada. Il s'agit de trois rosaces de th&#233;orbe, mont&#233;es sur des caisses de r&#233;sonance, dont la d&#233;licatesse des motifs &#233;voque les m&#233;lodies qu'elles donnent &#224; entendre.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le m&#233;canisme de &lt;i&gt;L'air des infortun&#233;s&lt;/i&gt; a, quant &#224; lui, fait l'objet de trois ann&#233;es de recherches et de dialogue avec Francis Plachta, horloger et professeur en microtechniques, afin d'aboutir &#224; une r&#233;plique du m&#233;canisme original la plus fid&#232;le possible, tout en falsifiant l'une de ses huit partitions. La r&#233;alisation d'un tel objet &#233;tait d&#233;j&#224; une v&#233;ritable prouesse technologique &#224; la fin du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XVIII&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt;, ce qui lui a valu sa renomm&#233;e internationale, mais le reproduire aujourd'hui dans toute sa complexit&#233; rel&#232;ve &#233;galement de l'exploit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle est la gen&#232;se de ce &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;m&#233;canisme&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point de d&#233;part de &lt;i&gt;L'air des infortun&#233;s&lt;/i&gt; est la rencontre avec &lt;i&gt;La joueuse de tympanon&lt;/i&gt;, au d&#233;tour du Salon des automates du mus&#233;e des Arts et M&#233;tiers &#224; Paris. Cet andro&#239;de, con&#231;u par l'horloger Peter Kintzing et l'&#233;b&#233;niste David Roentgen, a &#233;t&#233; acquis par Marie-Antoinette en 1785. Il est &#224; l'image de la reine musicienne, assise devant un tympanon rang&#233; dans le &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;corps&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; d'un clavecin, qui frappe les cordes &#224; l'aide de petits martelets. Son m&#233;canisme propose une variation de huit airs, choisis selon les gouts de Marie-Antoinette.&lt;br class='manualbr' /&gt;Une merveille de pr&#233;cision. Mon grand-p&#232;re est horloger et j'ai toujours conserv&#233; mon regard d'enfant sur ces myst&#233;rieux engrenages et les objets qu'ils animent.&lt;br class='manualbr' /&gt;Au moment o&#249; j'ai d&#233;couvert l'existence de cet automate, j'&#233;tudiais le psalt&#233;rion, un instrument cousin du tympanon. Cet objet, qui alliait le savoir-faire horloger et le timbre des cordes frapp&#233;es, a imm&#233;diatement capt&#233; toute mon attention. Je lui rendais visite plusieurs fois dans l'ann&#233;e, avec
l'envie secr&#232;te de lui confier une nouvelle m&#233;lodie, et donc de concevoir un nouveau m&#233;canisme. &lt;br class='manualbr' /&gt;Au fil de mes lectures, j'ai d&#233;couvert une romance baptis&#233;e &lt;i&gt;Plainte d'une femme aupr&#232;s du berceau de son fil&lt;/i&gt;s d'Arnaud Berquin, que Marie-Antoinette chantait &#224; ses enfants pour les endormir. Une berceuse au ton tragique, dont le double sens des paroles r&#233;sonne &#233;trangement avec le cours de l'Histoire et flirte avec la r&#233;alit&#233;. Cette partition me semblait id&#233;ale pour int&#233;grer la contrefa&#231;on du cylindre. Dans la salle d'exposition, au c&#339;ur du m&#233;canisme, les cames d&#233;roulent un paysage. Les cr&#234;tes et les vallons en sont la partition, et indiquent la hauteur de la note &#224; atteindre. Bien que cet objet soit muet, pr&#233;sent&#233; ici sans son automate, il nous invite &#224; nous perdre dans ses reliefs et &#224; imaginer ses m&#233;lodies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La narration est aussi omnipr&#233;sente dans ton travail. Comment s'exprime-t-elle dans ton film&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Peux-tu nous en livrer le synopsis&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; ce travail de faussaire, j'ai commenc&#233; &#224; me renseigner sur les personnages qui sont entr&#233;s dans l'Histoire sous une fausse identit&#233;. Peu de temps apr&#232;s la R&#233;volution fran&#231;aise, alors que le Dauphin &#233;tait mort &#224; la prison du Temple, des dizaines d'imposteurs se sont pr&#233;sentes comme &#233;tant Louis &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XVII&lt;/span&gt;, pr&#233;textant un curieux &#233;change d'enfants durant leur d&#233;tention. La plus fameuse de ces figures pol&#233;miques est un horloger allemand au pass&#233; sulfureux, baptis&#233; Karl Wilhelm Naundorff. Il passa sa vie devant les tribunaux pour de multiples affaires&#160;: fabrication de fausse monnaie, incendie criminel, tentative de reformer l'Eglise catholique en cr&#233;ant une nouvelle religion portant son nom, et bien s&#251;r usurpation d'identit&#233;. En convoquant des souvenirs de sa pr&#233;tendue enfance, il r&#233;ussit un temps &#224; convaincre certains nostalgiques, malgr&#233; l'opposition g&#233;n&#233;rale a l'&#233;poque. En pla&#231;ant l'action dans un tribunal, mon film s'inspire de ces nombreux proc&#232;s et propose un rapprochement entre ce personnage trouble et le m&#233;canisme falsifi&#233;. Dans une forme proche d'une reconstitution historique, Naundorff fait face aux magistrats et interpr&#232;te une berceuse tir&#233;e de sa m&#233;moire fantasm&#233;e.&lt;br class='manualbr' /&gt;Peu &#224; peu, la forme du film bifurque pour adopter les codes de l'art lyrique et r&#233;v&#233;ler l'artifice du tournage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question de l'identit&#233; aussi r&#233;currente. Pourquoi cet int&#233;r&#234;t aujourd'hui pour la figure de l'usurpateur&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La figure de l'usurpateur m'int&#233;resse pour ce qu'elle perturbe dans l'ordre entre v&#233;racit&#233; et fiction. Elle vient &#233;branler nos certitudes et questionner ce que l'on croyait authentique. L'instabilit&#233; dans laquelle elle nous plonge est, certes, synonyme d'inconfort, mais est aussi fascinante pour l'attention renouvel&#233;e qu'elle provoque. L'imposteur n'est en aucun cas la r&#233;alit&#233;. C'est un semblant de r&#233;alit&#233;, un trompe-l'&#339;il. En ce sens le motif de l'imposteur rejoint l'essence m&#234;me du cin&#233;ma. Ici, nous sommes face &#224; un acteur, qui emprunte la voix d'un chanteur, et pr&#233;tend &#234;tre un personnage historique. Le simple dispositif de mise en sc&#232;ne suffit pour que les spectateurs y croient. Ils ont alors sous les yeux Karl Wilhelm Naundorff, sans voir l'acteur contemporain qui joue un r&#244;le. C'est l&#224; toute la magie et la force du cin&#233;ma. La mise &#224; distance qui s'op&#232;re &#224; la fin du film permet, quant &#224; elle, d'ouvrir les yeux sur ces jeux d'identit&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le personnage de Naundorff est &#233;nigmatique tant il croit &#224; son mirage. Je repense &#224; une formule rencontr&#233;e dans l'un de ses plaidoyers ou il r&#233;clamait le droit a un nom, une famille, un berceau, une tombe. Bien que ses intentions soient des plus condamnables, c'est peut-&#234;tre sa qu&#234;te d'identit&#233; qui m'a le plus touch&#233;e. Cela pourrait rejoindre certains aspects de mes pr&#233;c&#233;dentes pi&#232;ces comme mon installation vid&#233;o &lt;i&gt;Esas l&#225;grimas son pocas&lt;/i&gt;, dans laquelle j'&#233;voque le d&#233;racinement d'enfants issus de familles immigr&#233;es et la transmission d'une tradition orale&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; ou encore les figures incarn&#233;es dans le spectacle &lt;i&gt;Romances inciertos&lt;/i&gt;, qui vivent avec l'intime conviction d'&#234;tre un&lt;span aria-hidden='true'&gt;&#183;&lt;/span&gt;e autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le contexte particulier de ta r&#233;sidence au Frac a-t-il &#233;t&#233; d&#233;terminant pour ce projet&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exposition repose sur un dialogue entre des documents aujourd'hui oubli&#233;s ou difficiles d'acc&#232;s. La p&#233;riode d'investigation s'est donc &#233;tir&#233;e sur plusieurs ann&#233;es. Un d&#233;tail trouv&#233; au fond d'un manuscrit peut vous guider vers une autre r&#233;f&#233;rence qui &#224; son tour vous renverra vers un nouveau document, un peu &#224; la mani&#232;re des poup&#233;es russes. La quasi-totalit&#233; de cette collecte s'est d&#233;roul&#233;e dans le contexte de ma r&#233;sidence au Frac. D&#232;s le d&#233;part, le pass&#233; horloger de Besan&#231;on semblait &#234;tre l'environnement id&#233;al pour l'&#233;panouissement d'un tel projet. Les axes de collection du Frac autour du temps et de la musique, ainsi que la collaboration avec Francis Plachta n'ont fait que confirmer cette intuition. Lors de l'&#233;tape de rep&#233;rage du d&#233;cor, le choix de la cour d'appel de Besan&#231;on m'est apparu comme &#233;vident, et ma rencontre avec Myriam Rignol, violiste baroque et enseignante au conservatoire du Grand Besan&#231;on a &#233;t&#233; d&#233;terminante dans ce projet. Tout semblait me ramener vers la Franche-Comt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tes projets deviennent de plus en plus complexes et les collaborations avec des artistes issus d'autres disciplines sont de plus en plus fr&#233;quentes. Avec qui as-tu travaill&#233; pour le projet au Frac&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque nouveau projet am&#232;ne de nouvelles rencontres, et c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui est r&#233;jouissant&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! En &#233;cho &#224; cette id&#233;e d'usurpation d'identit&#233;, il me semblait int&#233;ressant que l'acteur qui appara&#238;t &#224; l'image emprunte la voix de quelqu'un d'autre. C'est pourquoi j'ai confi&#233; le r&#244;le de Karl Wilhelm Naundorff &#224; un double casting&#160;: l'acteur C&#233;dric Eeckhout et le chanteur Marc Mauillon. Deux artistes bouleversants qui ont su incarner la sensibilit&#233; troubl&#233;e de ce personnage. L'ampleur de ce tournage a &#233;t&#233; pour moi une toute nouvelle exp&#233;rience, tant l'effectif de l'&#233;quipe sur le plateau &#233;tait diff&#233;rent de mes pr&#233;c&#233;dentes r&#233;alisations. Habituellement, je travaille dans un contexte beaucoup plus intimiste, mais finalement l'envergure de ce tournage n'est rien en comparaison avec l'&#233;nergie collective d&#233;ploy&#233;e et la g&#233;n&#233;rosit&#233; des participants, des membres de l'&#233;quipe technique aux figurants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Depuis notre rencontre en 2013, la nature de ton travail a nettement &#233;volu&#233;. Tu t'es ouverte &#224; la danse lors de ta collaboration avec Fran&#231;ois Chaignaud pour &lt;i&gt;Romances inciertos&lt;/i&gt; et pour &lt;i&gt;Mourn, O Nature&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;!&lt;/i&gt;, film que vous avez r&#233;alis&#233; ensemble autour de Michael Jackson. Comment s'est op&#233;r&#233;e cette rencontre avec Fran&#231;ois Chaignaud et d'o&#249; vient ton int&#233;r&#234;t pour la danse&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Le film que nous pr&#233;sentons dans l'exposition s'est-il enrichi de cette collaboration&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Fran&#231;ois, nous nous sommes rencontr&#233;s en 2014 &#224; l'issue d'une repr&#233;sentation de son solo &lt;i&gt;Dumy Moyi&lt;/i&gt;. Nous partagions un m&#234;me r&#234;ve, celui de cr&#233;er une forme sc&#233;nique qui soit un parfait &#233;quilibre entre un concert et un spectacle chor&#233;graphique. Notre go&#251;t pour les m&#233;lodies anciennes et leurs multiples confluents, et l'envie de cheminer aux c&#244;t&#233;s de fr&#232;res et soeurs du pass&#233; aux identit&#233;s changeantes, nous ont aussi rapproch&#233;s. J'ai toujours &#233;t&#233; un spectateur curieux, m'int&#233;ressant autant &#224; la danse contemporaine qu'au th&#233;&#226;tre, mais rien ne vaut l'exp&#233;rience du plateau. Au contact de Fran&#231;ois, mon approche de l'espace sc&#233;nique s'est affirm&#233;e et mes convictions musicales n'en ont &#233;t&#233; que renforc&#233;es. La libert&#233; et l'intensit&#233; avec laquelle il embrasse les arts est tr&#232;s inspirante et je garde &#224; l'esprit cet &#233;lan m&#234;me lorsqu'il ne partage pas le plateau avec moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tes derniers projets laissent entrevoir que le cin&#233;ma et l'op&#233;ra pourraient &#234;tre des formes que tu souhaiterais &#224; l'avenir exp&#233;rimenter. Est-ce d&#233;j&#224; en germe&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours difficile pour moi de penser en &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;cat&#233;gories&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, comme si l'art contemporain, le cin&#233;ma, la musique &#233;taient des pratiques distinctes. En r&#233;alit&#233;, c'est une question que je me pose assez peu durant la phase de production de mes pi&#232;ces. J'emprunte des codes &#224; chacun de ces arts. C'est pourquoi j'ai d&#233;j&#224; la sensation d'avoir un pied dans le monde du cin&#233;ma et de l'op&#233;ra. Mais si l'on parle de long-m&#233;trage, oui, bien s&#251;r, c'est un format qui me tente &#233;norm&#233;ment.&lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;ployer une histoire sur une dur&#233;e plus ample m'int&#233;resse. Un projet est d'ailleurs en cours d'&#233;criture. L'op&#233;ra en tant qu'expression d'un art total m'attire aussi beaucoup. C'est l'union de la musique, de la danse et de la mise en sc&#232;ne par excellence. En ce sens, &lt;i&gt;Romances inciertos&lt;/i&gt; &#233;tait d&#233;j&#224; une forme proche d'un op&#233;ra&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; mais si un jour, j'aborde des r&#233;pertoires plus classiques, je crois que je le ferai toujours avec autant de libert&#233;. Je conserverai mon regard transversal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour finir, quelle est, en &#233;cho &#224; ton exposition, la Biblioth&#232;que id&#233;ale que tu vas proposer aux visiteurs&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai choisi neuf livres qui m'ont boulevers&#233;e &#224; des moments diff&#233;rents de ma vie. Je les vois comme une constellation de bonnes &#233;toiles qui m'accompagnent et &#233;clairent ma route. Une sorte de famille avec qui nous partagerions des affinit&#233;s, certains &#233;tant pass&#233;s par l&#224; il y a d&#233;j&#224; plusieurs d&#233;cennies, comme Pier Paolo Pasolini, Virginia Woolf ou Atahualpa Yupanqui, ou d'autres plus contemporains. Je pense &#224; &lt;i&gt;Gil&lt;/i&gt; de C&#233;lia Houdart, un texte d'une merveilleuse d&#233;licatesse sur une voix lyrique qui se d&#233;couvre et s'&#233;panouit au c&#339;ur d'une histoire de la musique renouvel&#233;e. &lt;i&gt;Suppl&#233;ment &#224; la vie de Barbara Loden&lt;/i&gt; de Nathalie L&#233;ger est, quant &#224; lui, un fascinant tissage en trois temps qui convoque l'actrice-r&#233;alisatrice qu'&#233;tait la femme d'Elia Kazan, le personnage de fiction qu'elle interpr&#232;te dans son film &lt;i&gt;Wanda&lt;/i&gt; et le temps pr&#233;sent de l'autrice qui se refl&#232;te dans les pas de Barbara Loden. Et comment ne pas &#233;voquer &lt;i&gt;Le spectateur qui en savait trop&lt;/i&gt; de Mark Rappaport qui m'a transmis le gout de glisser de la fiction dans une Histoire du cin&#233;ma parfois trop officielle, et qui ne nous est que trop famili&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte para&#238;tra en octobre prochain dans une &#233;dition intitul&#233;e&#160;&lt;i&gt;Une d&#233;cennie&lt;/i&gt; (&#233;dition 2023, Frac Franche-Comt&#233;).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;sup class='lien_note'&gt;&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;M&#233;lisme&#160;: figure m&#233;lodique de plusieurs notes ornant une des syllabes d'un texte chant&#233;.
Par opposition au chant syllabique, le chant &#8810; m&#233;lismatique &#8811; se caract&#233;rise par une &#233;criture musicale riche en ornements.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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