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	<title>Documents d'Artistes Nouvelle-Aquitaine</title>
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	<description>Documents d'artistes Nouvelle-AquitaineChez Fabrique Pola10 quai de Brazza33100 Bordeauxcontact@dda-nouvelle-aquitaine.org
Notre association est soutenue par le conseil r&#233;gional et la Drac Nouvelle-Aquitaine, la ville de Bordeaux et le d&#233;partement de la Gironde.Elle b&#233;n&#233;ficie du m&#233;c&#233;nat de Cambial.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>D'un temps profond</title>
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		<dc:date>2020-01-15T09:04:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucie Ta&#239;eb</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le noir d'une terre carbonif&#232;re, les veines ajour&#233;es, strates de roches issues d'un temps profond. Le rouge insolite et la neige salie, approchez-vous encore, qui a dit que le Nord &#233;tait blanc&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? * Nous ne nous souvenons pas du Spitzberg. Ce n'est plus qu'une suite de lettres, que l'on reconna&#238;t, car elle d&#233;signe notre r&#234;ve, mais qu'on ne saurait plus prononcer. Spitzberg a cess&#233; d'&#234;tre un nom depuis que les lieux&#160;(&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Textes-27430" rel="directory"&gt;Textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le noir d'une terre carbonif&#232;re, les veines ajour&#233;es, strates de roches issues d'un temps profond. Le rouge insolite et la neige salie, approchez-vous encore, qui a dit que le Nord &#233;tait blanc&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne nous souvenons pas du Spitzberg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est plus qu'une suite de lettres, que l'on reconna&#238;t, car elle d&#233;signe notre r&#234;ve, mais qu'on ne saurait plus prononcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spitzberg a cess&#233; d'&#234;tre un nom depuis que les lieux ont disparu, et avec eux, les noms qu'ils portaient. Nous avons encore les cartes et il nous reste des images, mais plus rien ne nous permet de distinguer entre le monde tel qu'il a pu &#234;tre, et celui qui fut imagin&#233;, invent&#233;, recr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Est-elle haute comme une dune, haute comme la plus haute des vagues&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? L'homme absent de l'image, derri&#232;re son objectif, saisissant cette pr&#233;sence brute, qui se passe de toute l&#233;gende. Il y manque d&#233;sormais la silhouette qui nous aurait servi d'&#233;chelle.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous venons &lt;i&gt;apr&#232;s,&lt;/i&gt; du temps profond qui suit les catastrophes, le naufrage, la longue agonie d'une terre qui ne s'est pas r&#233;solue, finalement, &#224; mourir, mais que des g&#233;n&#233;rations de souffrances ont m&#233;tamorphos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit que, pour ceux d'avant, l'histoire r&#234;v&#233;e du monde s'ouvrait par ces mots&#160;: &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;Au commencement&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;. Notre histoire &#224; nous commence apr&#232;s la fin, elle commence avec les premiers soubresauts, les signes avant-coureurs, ceux qu'on ne savait pas encore interpr&#233;ter, qui d&#233;j&#224;, pourtant, disaient notre perte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Impassible comme l'est le monde avant de sombrer. Cette inqui&#233;tude, n&#233;anmoins, qui se lit dans le paysage.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tait-ce il y a un si&#232;cle&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Un mill&#233;naire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? On dit que plus on avance en &#226;ge, plus les ann&#233;es passent vite, et peut-&#234;tre que ce qui est vrai &#224; l'aune d'une vie humaine l'est aussi &#224; celle de toute l'humanit&#233;. Quoi qu'il en soit, nous avons perdu le compte. Nous avons &#233;t&#233; occup&#233;s &#224; autre chose, ces derniers temps, qu'&#224; la mesure des ann&#233;es. Survivre est une activit&#233; prenante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait seulement que cela a commenc&#233; presque imperceptiblement, des terres jadis s&#232;ches et bient&#244;t immerg&#233;es, la c&#244;te grignot&#233;e peu &#224; peu, et les populations contraintes &#224; la fuite. Les pr&#233;mices furent &#233;tonnamment lentes, et l'on aurait pu croire que tout en resterait l&#224;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; une anxi&#233;t&#233;, en regardant les eaux monter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais soudain, comme si l'eau s'impatientait de reprendre enfin &#224; la terre ce qui lui revenait de droit, la mer est devenue agressive. Jour apr&#232;s jour, mois apr&#232;s mois, plusieurs ann&#233;es durant, les raz-de-mar&#233;e se sont succ&#233;d&#233;, aussi fr&#233;quents, aussi banals que, jadis, la plus simple des temp&#234;tes. Il fut bient&#244;t av&#233;r&#233; que plus aucune plage n'&#233;tait s&#251;re, que les vagues pouvaient, comme en pleine mer, venir vous engloutir sans aucun signe annonciateur, et l'on cherchait refuge dans les terres, mais les eaux avan&#231;aient toujours et gagnaient du terrain, et l'on se mit &#224; craindre qu'elles ne finissent un jour par tout recouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut de grands afflux de population vers les montagnes ou les vastes plaines de l'int&#233;rieur. Heureux, ceux qui naissaient loin des rives. On ne comptait plus, de par le monde, les familles endeuill&#233;es, les morts que la mer avait pris, les corps qu'on ne retrouverait jamais. C'&#233;tait un peuple immense de noy&#233;s qui d&#233;sormais hantaient nos m&#233;moires, et si d'autres catastrophes n'avaient suivi, aiguisant notre instinct de survie, peut-&#234;tre la terre enti&#232;re aurait-elle fini par mourir de chagrin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais apr&#232;s le temps des naufrages vint celui des cataclysmes. Les entrailles de la terre se sont serr&#233;es et tordues, parfois des pans entiers s'effondraient, d'autres fois surgissaient des flammes, comme si l'&#233;corce terrestre &#233;tait prise d'une fureur que nul ne pouvait expliquer, et comme si sa d&#233;rive, invisible et lente, s'&#233;tait soudain acc&#233;l&#233;r&#233;e. Ceux qui s'&#233;taient crus &#224; l'abri dans les plaines ont bient&#244;t, eux aussi, appris la peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous aurions pu survivre, encore, nous adapter aux mouvements impr&#233;visibles et incessants, aux tremblements et aux b&#233;ances qui d&#233;voraient sans distinction tous ceux qui avaient la malchance d'&#234;tre sur leur trajectoire. Mais dans les entrailles de la terre perduraient les restes toxiques des g&#233;n&#233;rations qui nous avaient pr&#233;c&#233;d&#233;s, enclos dans des forteresses souterraines cens&#233;es nous en prot&#233;ger jusqu'&#224; la fin des temps. Nous avons encore en m&#233;moire le visage tragique des responsables de ces sites, venus annoncer, d'une voix blanche, que l'&#233;tanch&#233;it&#233; des cuves avait &#233;t&#233; mise &#224; mal, et que, sous peu, les composants enfouis depuis plusieurs mill&#233;naires remonteraient &#224; la surface et se r&#233;pandraient, venant contaminer l'air et l'eau et toute chose anim&#233;e ou inanim&#233;e, &#224; plusieurs milliers de kilom&#232;tres &#224; la ronde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, au moment m&#234;me o&#249; ceux qui n'avaient &#233;t&#233; ni engloutis par les eaux ni broy&#233;s par le sol esp&#233;raient peu &#224; peu reconstruire et revivre, commen&#231;a la plus grande &#233;preuve&#160;: la maladie qui rongeait notre sang, d&#233;truisait ce qui nous restait de monde, s'infiltrait dans notre organisme, pervertissait nos g&#232;nes, la grande maladie maligne qui nous tuait, foudroyante parfois ou sournoise, mais toujours l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus d'un, alors, aurait voulu partir. Quitter le lieu o&#249; nous &#233;tions, marcher sans n, toujours dans la m&#234;me direction, et laisser derri&#232;re nous ces terres d&#233;sol&#233;es o&#249; r&#244;dait la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette montagne faudrait-il, pour la gravir, un pas, ou mille&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Certains pr&#233;tendent qu'on l'enjamberait d'un saut. D'autres affirment que ce que nous prenons pour un paysage n'est pas plus grand qu'une paume de main. S'il en est ainsi, que cette terre nous prenne dans sa paume, et que la main ne se referme jamais. Nous ne serons pas plus grands que ces grains de sable noir, et dans ce monde calcin&#233;, nous retrouverons l'espoir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitats solides, la s&#233;curit&#233; du lendemain, nous n'en avions jamais entendu parler. Nous connaissions seulement les tentes pos&#233;es le soir et d&#233;plac&#233;es peu apr&#232;s, et notre seul souci &#233;tait de parvenir &#224; trouver assez de nourriture pour que nos enfants, que mena&#231;ait la maladie, du moins ne meurent pas de faim. Nous formions des grappes humaines, petites colonies nomades s'organisant comme elles le pouvaient, solidaires autant que la situation le permettait, si traumatis&#233;es par les violences de la nature que nous n'aurions jamais song&#233; &#224; nous combattre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, parmi ceux qui auraient voulu fuir la contamination, un mot &#233;trange, impronon&#231;able, se mit &#224; circuler, synonyme de confins, une terre la plus lointaine, la plus nordique, qu'ils esp&#233;raient, ne l'ayant jamais vue, intacte&#160;: Spitzberg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul ne savait comment le mot, &#224; supposer qu'il d&#233;signe un endroit qui ait jamais r&#233;ellement exist&#233;, avait pu, traversant la profondeur du temps, parvenir jusqu'&#224; nous, mais il se mit &#224; r&#233;sonner, &#224; circuler, et &#224; cristalliser les r&#234;ves de ceux qui imaginaient encore une terre indemne, parce qu'inconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelle sorte d'hommes nous faudrait-il &#234;tre pour habiter ces r&#233;gions ombreuses, pour affronter les pointes ac&#233;r&#233;es, pour nous confronter &#224; la m&#233;moire perdue de cette terre, aux strates et aux veines ajour&#233;es que nous ne savons plus d&#233;chiffrer, qui trahissent seulement notre oubli&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi se retourner sur ce qui n'existe plus&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Certains avaient d&#251; pourtant, &#224; l'occasion, recueillir une carte, une photographie, en retranscrire les mots &#233;tranges, et &#224; la nuit tomb&#233;e, r&#234;ver sur ces vestiges, comme s'ils devaient receler quelque richesse insoup&#231;onn&#233;e. Inexplicablement, alors que la terre n'&#233;tait plus que d&#233;solation, quelques-uns avaient gard&#233; la ressource du r&#234;ve, et c'est sans doute l'un d'entre eux qui, parmi tant de mots &#233;crits sur une carte, a choisi celui-ci&#160;: Spitzberg, sans le moindre espoir de pouvoir un jour voir de ses yeux ce morceau de terre que depuis longtemps la mer avait d&#251; recouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais, les cartes anciennes ne d&#233;signent plus rien qui existe. Les contours du monde o&#249; nous vivons, nous ne les connaissons pas. Les cartes ne sont plus que des listes de mots dispos&#233;es sur des dessins aux formes gracieuses et abstraites, et notre t&#226;che la plus noble est de partir en qu&#234;te de ces noms, pour dessiner des cartes nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous avons d&#233;laiss&#233; toute croyance. Les dieux, nous n'en avons plus. Nous ne recommandons &#224; personne l'&#226;me de nos enfants nouveau-n&#233;s, ainsi nous ne maudissons personne quand la mort nous les reprend. Nous sommes nus, et sans orgueil. Parfois, lorsque r&#244;de une brume parmi nos vastes plaines, lorsque dans le lointain un nuage &#233;gar&#233; vient caresser le flan de notre montagne, nous nous agenouillons, et nous fermons les yeux. Lorsque nous les rouvrons, nous distinguons la brume, le nuage, se d&#233;placer, s'effilocher et dispara&#238;tre. Il en va ainsi de toute chose.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les eaux ont reflu&#233;, la terre est en convalescence. Nous ignorons pourquoi, et comment, mais petit &#224; petit, g&#233;n&#233;ration apr&#232;s g&#233;n&#233;ration, la maladie a recul&#233;. Elle a cess&#233; de prendre nos &#234;tres les plus chers, elle a cess&#233; d'&#233;roder notre corps, elle semble s'&#234;tre dissip&#233;e, comme une m&#233;chante fum&#233;e chass&#233;e par la bourrasque, ou comme un fant&#244;me qui, du jour au lendemain, renonce &#224; vous hanter. Voil&#224; presque un si&#232;cle que nous sommes en convalescence. Ce n'est peut-&#234;tre qu'une tr&#234;ve, le calme avant la derni&#232;re salve qui nous emportera tous, mais ce temps qui nous reste, certains d'entre nous veulent le consacrer au monde disparu, au monde d'avant la fin. Nous essayons de retrouver la m&#233;moire, de plonger, par l'esprit, dans les profondeurs du temps, de remonter aux jours o&#249; la plan&#232;te enti&#232;re &#233;tait un lieu familier et connu. Nous avons retrouv&#233;, ce n'est sans doute pas un hasard, des images intactes du Spitzberg, mais dans ces images, nous parvenons seulement &#224; reconna&#238;tre ce que d&#233;j&#224; nous connaissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui s'est rendu, jadis, sur ces montagnes, pouvait toucher et voir des pierres d'un &#226;ge si lointain qu'aucune m&#233;moire humaine n'aurait rien pu en dire, et cette profondeur fait signe jusqu'&#224; nous&#160;: nous sommes, pour ceux qui ont connu le Spitzberg, le futur inimaginable, l'histoire qu'on ne peut concevoir. Nous existons moins encore qu'une fiction, qu'un r&#234;ve, qu'un nuage. Et nous avons beau tendre nos pens&#233;es, ce qui nous reste de savoir, et toute notre imagination vers l'image du Spitzberg, nous ne savons m&#234;me pas si les hommes d'alors ressemblaient de pr&#232;s ou de loin &#224; ce que nous sommes aujourd'hui. Nous ignorons encore si ces photographies furent prises un jour par une personne de chair et d'os, de l'autre c&#244;t&#233; d'un objectif, ou si elles miment seulement l'apparence de la r&#233;alit&#233;, comme ces pans entiers de donn&#233;es que nous avons retrouv&#233;es par ailleurs, images vaines de mondes qui, nous en sommes presque s&#251;rs, n'ont jamais exist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'aucuns pensent que la distinction importe peu. Tout cela appartient au pass&#233;, ses virtualit&#233;s comme ses archives, mais nous &#8211; mais moi, qui &#233;cris ces lignes, je ne suis pas de cet avis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aimerais savoir ce qu'il en fut. J'aimerais retrouver Spitzberg, revenir aux lieux de la photographie, &#224; supposer qu'ils existent toujours, et en avoir le c&#339;ur net. J'aimerais reprendre la mer comme le firent les premiers d&#233;couvreurs, et tracer les contours de notre nouveau monde, puis, de retour ici, poser c&#244;te &#224; c&#244;te la carte actuelle et l'ancienne, et mesurer ce qui n'est plus, et saisir ce qui fut sauv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sentiment qui me lie &#224; ceux qui nous ont pr&#233;c&#233;d&#233;s ne rel&#232;ve en aucun cas de la fascination, ni m&#234;me d'une curiosit&#233; intellectuelle. Je ne crois pas &#233;viter leurs erreurs en apprenant &#224; mieux les conna&#238;tre. Du reste, nous sommes assez d&#233;go&#251;t&#233;s du sang et de la mort pour avoir pu &#233;riger, comme seule loi et comme seule transcendance, la p&#233;rennit&#233; de toute vie humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voir de nos yeux ce qui reste de ce monde. Toucher de notre main la terre inconcevable.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; tous ceux qui pr&#233;tendent que ce n'est que folie, je r&#233;torque qu'il aura fallu au moins autant de folie, de courage, ou de sagesse aux explorateurs anciens, qui ont relev&#233;, en leur temps, le d&#233;fi de l'inconnu. Et je ne veux pas toujours porter en moi la marque de ceux qui ont surv&#233;cu, hant&#233;s par les cris, par l'odeur de la mort, par les cadavres d'anc&#234;tres dont ils ne connaissent pas le nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas de la terreur pour s&#339;ur ni de ce caract&#232;re pusillanime comme signe distinctif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, il m'est n&#233;cessaire de rompre avec la menace, d'affronter l'eau et l'inconnu, de pouvoir de nouveau arpenter l'espace qui nous est &#233;chu, puisque nous sommes encore de ce monde, puisqu'il ne nous a pas d&#233;truits compl&#232;tement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si c'est un chemin, une ravine, ou un dessin plus clair, en trompe-l'&#339;il, sur le relief, tu le sauras seulement sur place. Si un arbre se dresse, d'une sorte inconnue, tu go&#251;teras son fruit&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; si une algue ensauvag&#233;e persiste, une herbe folle, ton &#339;il, &#224; l'aff&#251;t, saura la deviner, et ta main la cueillir. Sur place, tu adopteras la couleur et l'&#233;tranget&#233; du paysage, tu sauras t'y fondre, tu changeras de forme et de mati&#232;re, tu pourras prendre un nom nouveau.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles n'ont rien d'hospitalier, ces terres noires o&#249; persiste un fant&#244;me de neige, mais c'est vers elles d'abord que je veux me tourner, c'est &#224; leur appel qu'il me faut r&#233;pondre. J'ai entendu et cru ces l&#233;gendes d'un immense grenier enfoui sous ces montagnes, un tr&#233;sor de graines laiss&#233; l&#224; par ceux d'avant, et qui nous permettrait de nourrir des g&#233;n&#233;rations enti&#232;res de nos tribus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai r&#234;v&#233; des hommes qui ont peupl&#233; ces terres, ceux qu'on ne voit nulle part sur les archives, et j'ai imagin&#233; les cr&#233;atures qui leur tenaient compagnie, ours, chiens, b&#234;tes marines et mammif&#232;res disparus, au poil aussi sombre que ce charbon, aux yeux d'onyx, aux griffes ac&#233;r&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas l'&#226;me &#224; la conqu&#234;te, ni m&#234;me &#224; l'aventure. Je veux simplement aller &#224; la rencontre de ce Nord, transmettre &#224; ceux qui suivent un dessin pr&#233;cis de notre monde, et, pour peu que la chance veuille nous sourire, un tr&#233;sor de semences qui assurera notre subsistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre bateau a pris le large, l'&#233;quipage est confiant, hommes et femmes de toute tribu, sans crainte de la mort, ni de l'&#233;chec. Nous partons &#224; la recherche des montagnes pointues, des dunes de sable noir, des strates de roches aux couleurs m&#234;l&#233;es, issues de temps impens&#233;s. Nous voguons, le c&#339;ur serein, sans espoir, sans attente, avec la seule certitude que le savoir auquel nous parviendrons nous donnera la force de poursuivre en ce monde naufrag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, &#224; notre retour, il nous faut effacer &#224; jamais ces terres de la carte, nous le ferons, en connaissance de cause. Nous serons ceux par qui se confirme la renaissance du P&#244;le, ou ceux qui porteront la nouvelle de sa disparition. Alors, il ne restera plus que les images. Et nous pourrons enfin porter le deuil du Spitzberg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#160;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_mention'&gt;
&lt;p&gt;Commande du Mus&#233;e de la Roche-sur-Yon dans le cadre de l'exposition &lt;i&gt;Zones blanches - r&#233;cits d'exploration&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Commissariat&#160;: H&#233;l&#232;ne Gaudy auteure associ&#233;e au Grand R et H&#233;l&#232;ne Jagot, Mus&#233;e et espace d'art contemporain du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;CYEL&lt;/span&gt;, La Roche-sur-Yon (2018).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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