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	<title>Documents d'Artistes Nouvelle-Aquitaine</title>
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	<description>Documents d'artistes Nouvelle-AquitaineChez Fabrique Pola10 quai de Brazza33100 Bordeauxcontact@dda-nouvelle-aquitaine.org
Notre association est soutenue par le conseil r&#233;gional et la Drac Nouvelle-Aquitaine, la ville de Bordeaux et le d&#233;partement de la Gironde.Elle b&#233;n&#233;ficie du m&#233;c&#233;nat de Cambial.</description>
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		<title>Entretien. L'&#233;l&#232;ve et l'&#233;l&#232;ve&#160;: param&#232;tres flottants</title>
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		<dc:date>2017-10-16T14:02:56Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Christian Milovanoff</dc:creator>



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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;CHRISTIAN&lt;/span&gt; &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;MILOVANOFF&lt;/span&gt;. &#8211; Notre complicit&#233; remonte &#224; fort longtemps. Une date, comme un rep&#232;re, serait celle de ton entr&#233;e dans l'&#233;cole en 1986. Et depuis, une amicale fid&#233;lit&#233;, des &#233;changes permanents, un abondant courrier, des archives, des voyages et des s&#233;jours aux &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;USA&lt;/span&gt;, des textes &#233;crits, lus, une collection d'images. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; attach&#233; de conservation au mus&#233;e Goupil, te voil&#224; aujourd'hui professeur &#224; l'&#233;cole des beaux-arts de Bordeaux et, co&#239;ncidence ou pas, tu renoues avec une&#160;(&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Textes-26687" rel="directory"&gt;Textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;CHRISTIAN&lt;/span&gt; &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;MILOVANOFF&lt;/span&gt;. &#8211; Notre complicit&#233; remonte &#224; fort longtemps. Une date, comme un rep&#232;re, serait celle de ton entr&#233;e dans l'&#233;cole en 1986. Et depuis, une amicale fid&#233;lit&#233;, des &#233;changes permanents, un abondant courrier, des archives, des voyages et des s&#233;jours aux &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;USA&lt;/span&gt;, des textes &#233;crits, lus, une collection d'images. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; attach&#233; de conservation au mus&#233;e Goupil, te voil&#224; aujourd'hui professeur &#224; l'&#233;cole des beaux-arts de Bordeaux et, co&#239;ncidence ou pas, tu renoues avec une pratique photographique. L'automne dernier, tu as expos&#233; &#224; la galerie Marion Meyer contemporain &#224; Paris, o&#249; tu pr&#233;sentais quatre-vingt-dix planches r&#233;unies sous le titre &#8220;Long term observation&#8221;. J'aimerais donc que l'on parle de tout cela, avec des mots mais &#233;galement avec tes images et pourquoi pas avec des images que nous n'avons pas faites mais qui nous accompagnent depuis de nombreuses ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;PIERRE&lt;/span&gt;-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;LIN&lt;/span&gt; &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;RENI&lt;/span&gt;&#201;. &#8211; C'est int&#233;ressant que tu d&#233;butes cet entretien par une esquisse de notre longue &#8220;amicale fid&#233;lit&#233;&#8221;. Je crois au temps long&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; je crois que les choses se forment sur une dur&#233;e, c'est une notion qui m'est tr&#232;s importante, et qui nourrit l'ensemble de mon travail. J'ai quitt&#233; l'&#233;cole en 1989. J'ai quarante-quatre ans, c'est dire que ces ann&#233;es d'&#233;tudiant se situent aujourd'hui exactement au milieu de ma vie &#233;coul&#233;e. De fait, elles ont &#233;t&#233; cruciales. C'&#233;tait un moment de formation, au sens le plus fort du terme. Je le ressens encore plus aujourd'hui, alors que j'enseigne. A l'&#233;cole, j'ai appris &#224; me d&#233;placer dans le vaste continent des images, que je n'ai cess&#233; d'explorer depuis. J'y ai acquis les outils n&#233;cessaires &#224; ce voyage, ou les m&#233;thodes pour trouver ces outils par moi-m&#234;me, voire pour les fabriquer. Il y avait l'enseignement proprement dit, bien s&#251;r, la pratique et l'exercice du regard critique, mais aussi la biblioth&#232;que, qui &#233;tait (et reste) formidable. Au moins aussi important, il y avait une communaut&#233;&#160;: nous &#233;tions le plus souvent ensemble, autant par choix que par force. Je n'irais pas jusqu'&#224; dire que cela a produit une communaut&#233; de pens&#233;e, ce qui ne serait sans doute pas souhaitable. Mais, au-del&#224; des diff&#233;rences, chaque fois que je rencontre un ancien &#233;tudiant d'Arles, je suis frapp&#233; de retrouver une m&#234;me attention port&#233;e aux images, ce qui, paradoxalement, n'est pas si courant aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Une attention port&#233;e vers quelles images&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Je pensais plut&#244;t &#224; une attention d'ordre g&#233;n&#233;ral. Comment une image est faite, comment elle est construite, comment les mille d&#233;tails qui la composent jouent entre eux... comment et o&#249; elle appara&#238;t, dans quel contexte historique, politique et social, artistique... comment diff&#233;rentes images s'articulent par montage sur un mur d'exposition ou dans les pages d'un livre... C'est aussi la qualit&#233; du tirage ou de l'impression, l'apprentissage des diff&#233;rences et des possibilit&#233;s qu'ouvrent des variations parfois infimes de contraste ou de tonalit&#233;, de texture et de surface du papier, de format, ou de recadrage. Une exigence dans ce qui peut appara&#238;tre comme des d&#233;tails, mais qui n'en sont pas &#224; mes yeux. La photographie est une forme tr&#232;s pauvre. Il y a tellement peu de param&#232;tres sur lesquels jouer que chacun doit &#234;tre r&#233;gl&#233; le plus pr&#233;cis&#233;ment possible. On peut bien s&#251;r d&#233;cider d'en laisser un ou plusieurs libres et flottants, et cela devient alors un choix constitutif du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, sur la question de quelles images, je ne peux &#233;videmment pas te r&#233;pondre pour l'ensemble des anciens &#233;tudiants de l'&#233;cole (que tu connais d'ailleurs bien mieux que moi&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;!). Chacun a ses propres obsessions et sa propre famille. Mais beaucoup, me semble-t-il, partagent un int&#233;r&#234;t pour la tradition du &#8220;style documentaire&#8221;. C'est mon cas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Ta r&#233;ponse en deux temps appelle une double remarque. Tout d'abord, l'expression &#8220;style documentaire&#8221; n'&#233;tait pas tellement en usage alors, m&#234;me si avec Walker Evans on voyait se dessiner quelques territoires dans lesquels chacun allait pouvoir s'y installer et guerroyer all&#232;grement. Rappelle-toi la revue Photographies que l'on opposait aux &lt;i&gt;Cahiers de la Photographie,&lt;/i&gt; Robert Adams vs Lee Friedlander, Evans vs Weston. Aujourd'hui, ce d&#233;bat a quasiment disparu. Doit-on le regretter&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Oui si l'on songe aux &#233;changes intenses dans les cours et les s&#233;minaires. Non, car j'estime que l'histoire de la photographie n'appartient pas exclusivement aux historiens mais peut-&#234;tre d'abord aux photographes eux-m&#234;mes. H&#233;las, ces derniers ne le savent pas toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Il est vrai que l'expression &#8220;style documentaire&#8221; n'&#233;tait pas d'un usage si courant il y a une vingtaine d'ann&#233;es, mais elle &#233;tait apparue au sein de la communaut&#233; arl&#233;sienne, et nous l'utilisions. Je ne mesurais pas encore toute l'&#233;tendue de ce qu'elle recouvre. Lorsque je suis arriv&#233; &#224; l'&#233;cole, contrairement &#224; la plupart de mes condisciples, ma culture photographique &#233;tait tr&#232;s europ&#233;enne, d'Atget aux avant-gardes, en particulier le surr&#233;alisme et le Bauhaus. Je trouvais Evans extraordinaire, mais je ne savais pas quoi en faire&#160;: je restais &#224; la porte. Aussi, l'unanimit&#233; qui entourait son nom me d&#233;routait &#8211; depuis &lt;i&gt;Les Cahiers de la photographie&lt;/i&gt; &#224; &lt;i&gt;Photographies,&lt;/i&gt; comme tu le rappelles. Au-del&#224; des droits &#224; l'h&#233;ritage d'Evans, il y avait d&#233;bat, avec de multiples enjeux, y compris des enjeux de pouvoir, et j'avais du mal &#224; y trouver ma place, m&#234;me si tout cela a &#233;t&#233; tr&#232;s marquant. Je n'ai commenc&#233; &#224; comprendre l'oeuvre d'Evans que plus tard, et je me souviens encore du choc que j'ai eu lorsque j'ai vu pour la premi&#232;re fois un ensemble de ses tirages en 1991 au MoMA. Aujourd'hui, je consid&#232;re que c'est l'un des rares artistes am&#233;ricains qui ait r&#233;ellement invent&#233; quelque chose dans l'entre deux- guerres, en posant le caract&#232;re descriptif de la photographie comme fondamental, et&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;en travaillant &#224; partir de l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Ma deuxi&#232;me observation prendra la forme d'une image, celle d'Eg gleston. Alors, style documentaire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? O&#249; sont ces &#8220;param&#232;tres flottants&#8221; que tu &#233;voques, et qui, me semble-t-il, mettent &#224; mal toute cat&#233;gorisation d&#233;finitive&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Eggleston est souvent associ&#233; &#224; Evans, bien que lui-m&#234;me cite plus volontiers Cartier-Bresson lorsqu'il &#233;voque ses influences majeures. L'image que tu as choisie, extr&#234;mement compos&#233;e, apparemment saisie &#8220;&#224; la sauvette&#8221;, en t&#233;moigne d'une certaine mani&#232;re. Vu en plong&#233;e, isol&#233; sur un fond flou, ce porte-bouteille est transform&#233; en pur motif. Tout ceci &#233;loigne cette image d'une orthodoxie du &#8220;style documentaire&#8221;, frontal, net et limpide. Le contexte reste toutefois perceptible&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; &#224; travers la vitrine, on devine une voiture gar&#233;e sur un parking ou dans la rue. Cela tient de la notation rapide et l&#233;g&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Est-ce l&#224; pour toi la le&#231;on d'Eggleston&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Eggleston m'a indiqu&#233; une chose capitale&#160;: la possibilit&#233; d'une extr&#234;me libert&#233; de regard, que j'associe &#224; cette id&#233;e de &#8220;param&#232;tres flottants&#8221;. En 1992, j'ai vu sa r&#233;trospective&lt;i&gt; Ancient and Modern&lt;/i&gt; &#224; la Barbican Art Gallery &#224; Londres. Je ne regardais plus tellement de photographies &#224; cette &#233;poque, o&#249; je m'int&#233;ressais surtout &#224; la sculpture am&#233;ricaine des ann&#233;es 1960, mais je suis sorti de cette exposition &#233;berlu&#233; et enthousiasm&#233;. Cette oeuvre me disait qu'il &#233;tait possible de photographier &#224; la fois des gens, des voitures, des publicit&#233;s, des motifs, un plafond, un anorak suspendu, l'int&#233;rieur d'un freezer, des nuages, des fleurs, un chien, un arc-en-ciel... tout, en somme, y compris ce qui est associ&#233; aux poncifs les plus &#233;tablis de la photographie amateur. Tout peut faire image. Il n'y a pas de sujet interdit. Du coup, cette difficile question du sujet peut &#234;tre &#233;vacu&#233;e. Et en m&#234;me temps, dispara&#238;t l'&#233;cueil de la sociologie, qui tend &#224; surgir lorsque la confusion s'installe entre style documentaire et documentaire proprement dit. Dispara&#238;t aussi la rh&#233;torique pesante de la sacro-sainte &#8220;s&#233;rie&#8221; de photographies (qui n'a d'ailleurs souvent rien de s&#233;riel). En d'autres termes, Eggleston m'a montr&#233; ceci&#160;: plut&#244;t que de travailler sur quelque chose (un territoire, un groupe social, etc.), travailler avant tout quelque chose (une mani&#232;re particuli&#232;re d'&#234;tre au monde), par les possibilit&#233;s descriptives qu'offre l'enregistrement photo graphique. L'un n'exclut pas l'autre, bien s&#251;r, mais j'accorde un primat &#224; cette libert&#233; de mouvement qu'un artiste comme Eggleston met en oeuvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Mais l'enregistrement, aussi g&#233;nial soit-il, ne suffit pas&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! Il faut arran ger, classer, monter, disposer sur une page ou sur un mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Oui, un tel travail d'enregistrement doit s'incarner dans une forme pens&#233;e, et non pas dans une forme par d&#233;faut. Ce n'est pas une question de sophistication, mais de pertinence. Un tas d'images dans une bo&#238;te &#224; chaussures peut parfois &#234;tre plus juste qu'un alignementd'&#233;preuves sous Diassec ou contrecoll&#233;es sur Dibond. Evans a toujours su &#234;tre juste, que ce soit dans American Photographs, Many Are Called, ou la magistrale &#8220;forme courte&#8221; des portfolios pour Fortune. C'est toujours la m&#234;me question&#160;: que faire des images&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? D'une certaine mani&#232;re, c'est aussi celle que se posent l&#233;gitimement certains historiens comme Geoffrey Batchen, confront&#233;s &#224; la masse colossale des photographies d'amateurs produites depuis plus d'un si&#232;cle. Que faire de tout cela&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Comment appr&#233;hender et rendre compte de ce ph&#233;nom&#232;ne, qui tend aujourd'hui &#224; prendre des proportions monstrueuses, avec la d&#233;mat&#233;rialisation induite par les technologies num&#233;riques&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Mais, face aux images, un artiste est forc&#233;ment plus libre qu'un historien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; J'imagine qu'au mus&#233;e Goupil &#224; Bordeaux, puis au &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;MET&lt;/span&gt; &#224; New York, dans les articles que tu as &#233;galement publi&#233;s, dans les expositions dont tu as &#233;t&#233; le commissaire, tu as &#233;t&#233; confront&#233; &#224; cela. J'aimerais que tu pr&#233;cises ce qui, dans l'&#233;dition, la mise en page, la reproduction, t'attire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; J'ai commenc&#233; &#224; travailler au mus&#233;e Goupil d&#232;s 1990. Il venait tout juste d'&#234;tre cr&#233;&#233;, et j'y suis rest&#233; dix-huit ans, d'abord sous la direction d'H&#233;l&#232;ne Lafont-Couturier, puis en charge de l'ensemble &#224; partir de 1998. C'est une collection fabuleuse, bas&#233;e sur le fonds d'un des plus importants &#233;diteurs d'art internationaux du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XIX&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, la maison Goupil, active &#224; Paris de 1827 &#224; 1920. A travers un r&#233;seau de succursales &#224; New York, Londres, Berlin, La Haye et Bruxelles, Goupil a inond&#233; d'images le monde occidental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Ce sont des reproductions&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Pour la plupart, et le plus souvent des reproductions de peintures &#224; succ&#232;s expos&#233;es au Salon, d'o&#249; une certaine ambivalence&#160;: les images prises individuellement ne sont pas toujours tr&#232;s excitantes par elles-m&#234;mes, contrai rement aux questions que soul&#232;ve l'ensemble de ce fonds. Il a fallu effectivement trier et classer, pour tenter de comprendre ce qui &#233;tait en jeu dans ces quelques soixante-dix mille photographies et quarante-trois mille estampes. J'y ai d&#233;couvert un monde voisin de la photographie, celui de l'estampe, et j'ai compris alors combien ces deux modes de fabrication des images sont li&#233;s. Il y a l&#224; une histoire commune de la multiplication des images, &#224; la fois en terme de quantit&#233;, proprement industrielles &#224; partir du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XIX&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, en terme de d&#233;clinaison sous des formes et des formats vari&#233;s, et en terme de r&#233;seaux de diffusion. Ces questions me passionnent, car elles touchent au caract&#232;re d'unicit&#233; de l'oeuvre d'art, &#224; sa mat&#233;rialisation sous diff&#233;rentes formes d'apparition, mais aussi &#224; sa reproduction, &#224; sa diffusion, &#224; sa circulation et &#224; sa r&#233;ception. Ces interrogations fondamen tales n'ont cess&#233; d'agiter les artistes au &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XX&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, et elles restent plus que jamais pertinentes. L'invention de la photographie a largement contribu&#233; &#224; l'ouverture de toutes ces portes, dans lesquelles se sont engouffr&#233;s Duchamp, les artistes du pop art, les conceptuels ou les appropriationistes de la &lt;i&gt;Pictures Generation&lt;/i&gt;. C'&#233;tait pour moi une d&#233;couverte de la photographie comme source effective d'une grande part de la modernit&#233;. En 2004, j'ai b&#233;n&#233;fici&#233; de la g&#233;n&#233;rosit&#233; du Metropolitan Museum of Art, qui m'a accord&#233; une bourse de recherches de six mois dans son d&#233;partement des photographies. Gr&#226;ce &#224; l'accueil extr&#234;mement chaleureux de Malcolm Daniel et de son &#233;quipe, qui m'ont ouvert les ressources extraordinaires de ce grand mus&#233;e, j'ai pu travailler sur les &#233;diteurs de photographies au &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XIX&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Cela me permettait de sortir du cas sp&#233;cifique de la maison Goupil, trop intimement li&#233;e &#224; la question de la reproduction des oeuvres d'art. Je me suis alors rendu compte &#224; quel point ce ph&#233;nom&#232;ne de l'&#233;dition photographique avait &#233;t&#233; fondamental dans la naissance d'une culture visuelle moderne. Et en m&#234;me temps, il se coulait, en les r&#233;actualisant, dans les mod&#232;les et standards issus d'une tradition propre &#224; l'estampe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; L&#224; tu parles en historien, mais un artiste aujourd'hui ne peut-il pas, par le biais de la reproduction et de l'&#233;dition, m&#234;me limit&#233;es, faire de ceci la mati&#232;re m&#234;me de son oeuvre&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Bien s&#251;r&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! En travaillant sur ces questions au mus&#233;e, j'ai commenc&#233; &#224; m'int&#233;resser aux livres d'artistes, en particulier ceux produits par les artistes de la mouvance conceptuelle. Cela m'est apparu comme un contrepoint passionnant au livre de photographies classique, incarn&#233;, disons, par Les Am&#233;ricains. A Arles, j'avais d&#233;j&#224; entendu parler des petits livres de Ruscha&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; cela avait beaucoup piqu&#233; ma curiosit&#233;. Ils sont devenus omnipr&#233;sents, &#224; tel point qu'on n'en compte plus le nombre de r&#233;appropriations, pastiches et variations, pas toujours tr&#232;s int&#233;ressants &#224; mes yeux, produits par une jeune g&#233;n&#233;ration d'artistes n&#233;oconceptuels. J'ai aussi beaucoup d'admiration pour les livres de Sol LeWitt. Depuis une dizaine d'ann&#233;es, beaucoup de choses se passent dans ce domaine, qui continue &#224; beaucoup m'int&#233;resser. Mais il y a des voies plus singuli&#232;res, qui s'appuient sur cette tradition de l'&#233;dition photographique. Dans l'exposition d'Eggleston, &lt;i&gt;Ancient and Modern,&lt;/i&gt; que j'ai mentionn&#233;e plus haut,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;figurait la s&#233;rie &lt;i&gt;Election Eve&lt;/i&gt; (1976), dont les &#233;preuves sont rassembl&#233;es en deux gros volumes reli&#233;s cuir, pr&#233;sent&#233;s sous vitrine. Cela m'avait paru aussi archa&#239;que que l'album du &lt;i&gt;Chemin de fer du Nord,&lt;/i&gt; compos&#233; par Baldus en 1855&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! Pour autant, j'y voyais &#224; nouveau une grande preuve de libert&#233;, m&#234;me si cette posture a priori antimoderne m'intriguait beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Le contexte de l'&#233;poque le voulait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Cette p&#233;riode a &#233;t&#233; tr&#232;s marquante, j'imagine autant pour des artistes qui, comme toi, &#233;taient engag&#233;s dans ce d&#233;bat &#224; travers leur travail, que pour ceux qui &#233;taient en formation &#8211; et &#224; qui tu enseignais, pour certains&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! Il est clair que, &#224; partir du milieu des ann&#233;es 1980, s'est jou&#233;e une &#226;pre bataille, dont l'enjeu &#233;tait la perc&#233;e d&#233;finitive de la photographie dans le champ et le march&#233; de l'art contemporain. On a pu oublier &#224; quel point elle &#233;tait n&#233;cessaire, ouvrant des possibilit&#233;s nouvelles et secouant un milieu tr&#232;s scl&#233;ros&#233; et ferm&#233;, particuli&#232;rement en France. Mais elle s'est gagn&#233;e aussi sur une question de forme, avec les tirages de grand format qui conf&#232;rent &#224; la photographie l'autorit&#233; du tableau, mod&#232;le qui a fini par devenir dominant. Il est donc temps d'en faire la critique. Je vois aujourd'hui des artistes allant automatiquement vers le grand format, sans se poser de question, ou des galeristes incapables de regarder une image de taille modeste, ou enjoignant leurs artistes &#224; &#8220;faire grand&#8221;, par pur r&#233;flexe. Le tableau photographique, parce qu'il fige une image dans une forme autoritaire, singuli&#232;re et d&#233;finitive, tend &#224; exclure tout autre possibilit&#233;. Je ne m'y suis jamais senti &#224; l'aise, et c'est l'une des raisons pour laquelle je me suis retir&#233; du champ de la photographie apr&#232;s avoir quitt&#233; l'&#233;cole. Il n'&#233;tait pas question de retomber dans les recettes &#233;puis&#233;es de la &#8220;photographie cr&#233;ative&#8221;, et je ne voyais pas encore quelle alternative formuler. Par cette uniformisation, se perdait une qualit&#233; de la photographie au moins aussi essentielle que celle li&#233;e &#224; la description&#160;: c'est sa fluidit&#233;, qui est le revers de cette pauvret&#233; que j'ai &#233;voqu&#233;e plus haut. Lors de la prise de vue, le photographe enregistre un flux lumineux, et il n'est aux prises avec aucun mat&#233;riau physique, contrairement &#224; ce qu'il se passe avec la plupart des autres m&#233;diums. Ce manque constitutif lui ouvre pourtant une grande puissance, celle de pouvoir se fixer de mani&#232;re r&#233;p&#233;t&#233;e sur quantit&#233; de supports, et sous des formats tr&#232;s divers. Cette extraordinaire capacit&#233; &#224; une multiplicit&#233; de formes d'apparition m'a toujours beaucoup int&#233;ress&#233;. Comme je le soulignais plus haut, la photographie est un art de l'&#233;dition. Ce n'est pas un hasard si elle a d'abord &#233;t&#233; collectionn&#233;e dans les biblioth&#232;ques plut&#244;t que dans les mus&#233;es. Evidemment, cette fluidit&#233; n'implique pas que toute forme est pertinente pour chaque image donn&#233;e &#8211; ce serait vouloir ne rien r&#233;soudre. Cela ne veut pas dire non plus que le tableau est &#224; bannir&#160;: il reste une possibilit&#233;, parmi beaucoup d'autres. Alors, ces &#8220;param&#232;tres flottants&#8221; dont nous parlions tout &#224; l'heure, oui, &#224; la fois en terme de sujet, et en terme de forme. Et si cela permet de mettre &#224; mal des cat&#233;gorisations d&#233;finitives, comme tu le dis, cela n'est pas pour me d&#233;plaire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; La photographie est un art impur. En 2007, mon cours de l'ann&#233;e avait pour titre&#160;: L'impossible territoire de la photographie. Impossible entendu non pas comme quelque chose d'irr&#233;alisable, mais comme quelque chose d'insup portable, comme on dit d'un enfant qu'il est impossible. Il s'agissait pour moi d'inscrire la photographie dans une histoire &#233;largie de l'art et de penser sa nature d&#233;rangeante qui allait la d&#233;signer au regard des autres formes artistiques comme un art sinon mineur du moins impur. &#8220;Param&#232;tres flot tants&#8221; serait un meilleur titre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; J'aime beaucoup cette id&#233;e de la photographie &#8220;impossible&#8221;. Un enfant &#8220;impossible&#8221;, on le cherche tout le temps, on ne sait jamais o&#249; il est. C'est comme la petite boule rouge des joueurs de bonneteau, que j'ai souvent observ&#233;s dans la rue. En photographie, il reste toujours la possibilit&#233; d'une &#233;chapp&#233;e. Une image reste dans un entre-deux&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;; elle n'est jamais totalement r&#233;ductible &#224; ce dans quoi on voudrait l'enfermer, m&#234;me si un photographe doit absolument affirmer le champ d'inscription l&#233;gitime de son travail. Mais cela n'emp&#234;che pas d'assumer cette part &#8220;impossible&#8221; et de travailler avec, de laisser affleurer cette ind&#233;termination constitutive, plut&#244;t que de tenter de la museler &#224; tout prix. Malgr&#233; plusieurs d&#233;cennies d'art conceptuel, l'acceptation de la photographie dans le champ de l'art n'a pu se faire qu'au prix d'un tel polissage, g&#233;n&#233;rateur de grandes pertes &#224; mes yeux. Il est temps, je crois, de r&#233;investir le caract&#232;re fondamentalement multiple et divaguant de la photographie, et de renouer ainsi avec toute sa dimension critique. Cela me para&#238;t plus juste et productif, et c'est ce qui m'int&#233;resse dans cette notion de &#8220;param&#232;tres flottants&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Sais-tu qu'un pr&#233;curseur de la psychologie cognitive, Frederic Bartlett, utilisait, dans ses recherches sur les tensions musculaires, le terme de &lt;i&gt;param&#232;tres flottants&lt;/i&gt; (intensit&#233; de la contraction, direction du mouvement)&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? &#8220;Quand je frappe une balle, expliquait-il en 1932, je ne produis pas quelque chose de nouveau, et je ne r&#233;p&#232;te jamais quelque chose d'ancien.&#8221; C'est &#224; mes yeux une merveilleuse d&#233;finition de l'acte de cr&#233;ation, et cela gr&#226;ce aux param&#232;tres flottants qui nous emp&#234;chent de dire que d'une part tout a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fait et qu'il y a d'autre part du monde derri&#232;re nous, sous les images que nous faisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Je ne connaissais pas cette phrase de Bartlett. Elle est tr&#232;s juste pour moi. Si l'on consid&#232;re que la pratique de la photographie est directement li&#233;e &#224; l'exp&#233;rience du monde, elle est rendue possible par le fait que cette exp&#233;rience n'est jamais totalement reconductible. Le monde ne cesse de changer, et chacun en fait une exp&#233;rience singuli&#232;re. Ni&#233;pce a appel&#233; ses premi&#232;res photographies des &#8220;points de vue&#8221;, locution qui implique un engagement du corps et de la subjectivit&#233;. C'est l'image de ce que j'ai vu &#224; tel moment, en tel lieu, depuis cet endroit pr&#233;cis o&#249; je me tenais, &#224; travers tel dispositif optique l'ayant projet&#233;e sur telle surface sensible. Malgr&#233; tout, m&#234;me si j'arrive &#224; faire admettre que cet enregistrement est unique, combien ont fait ou feront une exp&#233;rience &#233;quivalente&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Cet &#233;ternel retour, avec ses infinies variations, se redouble par l'&#233;paisseur de l'histoire de la photographie &#8211; l'histoire de ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fix&#233;. Lorsque je me suis remis &#224; faire des photographies, d&#233;but 2004, j'&#233;tais &#224; New-York pour six mois, gr&#226;ce &#224; la bourse de recherche du &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;MET&lt;/span&gt;. Ces conditions de vie nouvelles ont aiguis&#233; chez moi un app&#233;tit d'images. Je venais aussi d'acheter mon premier appareil num&#233;rique, dont la souplesse d'utilisation m'enchantait, et qui permettait une plus grande autonomie, ce qui m'importe beaucoup. J'ai recommenc&#233; &#224; photographier comme on prend des notes &#8211; des &#8220;choses vues&#8221;, pour citer Victor Hugo. Ces photographies formaient un ensemble tr&#232;s h&#233;t&#233;roclite, mais elles s'inscrivaient dans plusieurs genres connus&#160;: vues topographiques ou d'architecture, objets trouv&#233;s (dans la lign&#233;e du surr&#233;alisme), sc&#232;nes de rue (dans celle de la&lt;i&gt; street photography&lt;/i&gt;), reproductions (d'oeuvres d'art ou d'images m&#233;diatiques). Il y avait aussi les r&#233;surgences de poncifs de la photographie amateur, qui, trente ans plus t&#244;t, avait irrigu&#233; ma pratique enfantine, et orientait mes collectes d'images dans les march&#233;s aux puces lorsque j'&#233;tais &#233;tudiant. Tout cela &#233;tait baign&#233; dans le souvenir de l'exposition d'Eggleston, dont j'ai parl&#233; plus haut. Cet &#233;clectisme m'a pos&#233; un probl&#232;me pendant un moment, mais j'ai peu &#224; peu compris que je pouvais d&#233;gager un axe de travail pr&#233;cis&#233;ment l&#224;&#160;: rejouer et r&#233;investir &#224; ma mani&#232;re ces diff&#233;rents genres, qui ont produit des images que j'aime et admire, et qui sont tous li&#233;s &#224; une pratique de la promenade et de la fl&#226;nerie. Il est parfois possible de transformer en force ce qui appara&#238;t de prime abord comme une faiblesse. J'aime beaucoup ce type de retournement dans le processus de cr&#233;ation, car il fait appel &#224; une puissance d'affirmation. De fait, je ne me suis jamais senti tenu de choisir un genre plut&#244;t qu'un autre, ou encore de limiter mes prises de vues &#224; un sujet donn&#233;. L&#224; encore, il s'agit de rester entre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Je ne crois gu&#232;re &#224; la promenade, ni m&#234;me &#224; la fl&#226;nerie d&#232;s lors que l'on a sous la main ou sous l'oeil un appareil photographique qui guide nos pas et aiguise notre imagination. Et c'est dans ce cadre-l&#224;, me semble-t-il, qu'aujour d'hui tu formes des images ou que celles-ci adviennent, en se jouant des genres car tu te m&#233;fies de leurs rigidit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Je comprends ton objection, qui est d'ailleurs en phase avec ta propre pratique, ainsi que j'ai pu l'observer lorsque tu travaillais &#224; Pittsburgh sur &lt;i&gt;Conversation Pieces,&lt;/i&gt; en 2001. J'avais l'impression que tu savais ce que tu cherchais. Ton parcours dans la ville &#233;tait tr&#232;s organis&#233;, m&#234;me si tu saisissais les hasards qui se pr&#233;sentaient, d&#232;s lors qu'ils correspondaient avec les intuitions qui te guidaient. Mais disons que pour moi, cela marche...&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! &lt;i&gt;La Promenade&lt;/i&gt; est le titre d'un r&#233;cit de Robert Walser qui m'a beaucoup marqu&#233;. J'ai souvent l'impression de photographier le m&#234;me type de choses ou de situations, mais je ne sais pas pr&#233;voir &#224; l'avance ce que je vais photographier, et il est rare que je sorte express&#233;ment pour photographier. La promenade suscite chez moi l'&#233;tat le plus efficace de disponibilit&#233; au monde et &#224; ses images potentielles. M&#234;me s'il op&#232;re dans un cadre beaucoup plus d&#233;termin&#233; que le mien, c'est un peu comme lorsque Smithson, dans &lt;i&gt;Une visite aux monuments de Passaic,&lt;/i&gt; &#233;crit que &#8220;en marchant sur le pont, c'est comme si [il] marchait sur une &#233;norme photographie faite de bois et d'acier&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Soit. Je marche moi aussi&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! Mais surtout pour la posture de l'entre-genre que tu mets en place. Qui dit entre dit intervalle et rythme. Comment fais-tu jouer ces principes dans l'organisation des images entre elles&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Comme nous l'&#233;voquions, une fois enregistr&#233;es et pass&#233;es au filtre d'un premier tri, force est de constater que ces images &#233;parses ne se suffisent pas &#224; elles-m&#234;mes, et qu'elles ne sont qu'un mat&#233;riau pour construire le travail. Cela n'a &#233;t&#233; possible pour moi qu'&#224; partir du moment o&#249; j'ai constitu&#233; une r&#233;serve de quelques centaines d'images, masse suffisante pour commencer &#224; penser comment les ordonner. Les strat&#233;gies classiques reposant sur des typologies plus ou moins pr&#233;cises ne pouvaient pas me convenir&#160;: si j'avais r&#233;ussi &#224; me d&#233;barrasser du sujet unique, ce n'&#233;tait pas pour le voir revenir occuper le devant de la sc&#232;ne. Poursuivant cette id&#233;e de l'indiff&#233;rence des genres, est apparue tr&#232;s vite la n&#233;cessit&#233; de d&#233;finir une surface sur laquelle pourraient se fixer toutes mes images, seules ou en petits groupes. Je ne voulais pas de la photographie comme un tableau, mais comme une image, assum&#233;e dans sa l&#233;g&#232;ret&#233; et sa mobilit&#233;. Je voulais renouer avec une branche morte des d&#233;buts de l'histoire de la photographie, celle de l'&#233;dition photographique en planches, directement issue de la tradition de l'estampe. C'&#233;tait en phase avec l'&#233;tude que j'avais men&#233;e &#224; partir des collections du mus&#233;e Goupil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; C'&#233;tait plus qu'une &#233;tude&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! Je me souviens de la belle exposition que tu as organis&#233;e en 2005 dans le mus&#233;e avec un tr&#232;s beau titre&#160;: &lt;i&gt;Une image sur un mur&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Cette exposition reste ma pr&#233;f&#233;r&#233;e&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! J'avais voulu remettre en avant la fonction premi&#232;re de ces images produites au &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;XIX&lt;/span&gt;&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui est la d&#233;coration des int&#233;rieurs ordinaires. Par exemple, le notaire de Madame Bovary poss&#232;de des gravures publi&#233;es par Goupil, encadr&#233;es dans sa salle &#224; manger. Je connais ton admiration pour Flaubert, et je la partage&#160;: il ne rate rien&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;! L'ensemble de cette r&#233;flexion sur les images a &#233;t&#233; tr&#232;s importante pour moi, et elle nourrit maintenant ma pratique. J'&#233;tais saisi du fait que les technologies num&#233;riques redonnent une actualit&#233; &#224; cette premi&#232;re vague de circulation industrielle des images &#224; l'&#233;chelle mondiale. Elles permettent aussi de r&#233;investir les tentatives fugitives d'&#233;dition photographique des ann&#233;es 1850. Ma rencontre en 2006 avec Franck Bordas, avec qui j'imprime toutes mes photographies, a &#233;t&#233; d&#233;terminante. Nous partageons cette culture de l'estampe, des images imprim&#233;es formant non pas des volumes reli&#233;s, mais des suites de planches en feuilles, mobiles, destin&#233;es aussi bien &#224; la manipulation qu'&#224; l'exposition. Je vois dans cette forme sp&#233;cifique une possibilit&#233; de r&#233;soudre l'un des grands conflits qui traverse l'histoire de la photographie, opposant la page imprim&#233;e et le mur. L&#224; encore, j'aime me situer entre, ni tout &#224; fait dans l'une, ni tout &#224; fait sur l'autre. Pour revenir &#224; ta question sur l'intervalle et le rythme, je me suis donc attach&#233; &#224; d&#233;finir des surfaces imprimables, caract&#233;ris&#233;es par des formats, des possibilit&#233;s d'agencements d'images, et des marges. Je voulais une formule susceptible d'accueillir n'importe laquelle de mes images, un contenant qu'il me suffirait ensuite de remplir. J'&#233;tais frapp&#233; de l'efficacit&#233; des simples cartons de l'Atlas, bien que le mod&#232;le de Richter soit celui de l'archive, tr&#232;s diff&#233;rent de celui de l'&#233;dition. J'ai aussi beaucoup regard&#233; la mani&#232;re dont les artistes conceptuels, Douglas Huebler et Robert Barry en particulier, se sont servis de la photographie. Je suis arriv&#233; &#224; des grilles de mise en page, dont le caract&#232;re norm&#233; renvoie &#224; l'id&#233;e de collection, au sens &#233;ditorial du terme. Chaque planche, accueillant de une &#224; six images, transporte avec elle son propre intervalle&#160;: ce sont ses marges. Un tableau n'a pas de marges, cela n'aurait aucun sens, contrairement &#224; une estampe. Elles permettent la manipulation, ou en indiquent du moins la possibilit&#233;. Ce blanc tournant forme une zone tampon qui permet d'arrimer les planches les unes aux autres avec une tr&#232;s grande libert&#233;, tout en sugg&#233;rant que ces agencements ne comportent aucun caract&#232;re d&#233;finitif. Ces marges sont susceptibles d'accueillir du texte. Cela m'int&#233;ressait, car je voulais accompagner chaque image d'une information minimum la concernant, celle de la date de son enregistrement. C'est une donn&#233;e objective, partageable par tous, et &#224; laquelle peut &#234;tre r&#233;duite n'importe quelle photographie. Cette mention d'une date &#233;chue entra&#238;ne le spectateur dans un regard r&#233;trospectif, comparable &#224; celui de l'Angelus novus, l'ange r&#233;tro-ocul&#233; que Benjamin assimile &#224; &#8220;l'Ange de l'Histoire&#8221;, pris dans la temp&#234;te du progr&#232;s, mais qui &#8220;voudrait bien s'attarder, r&#233;veiller les morts, et rassembler ce qui a &#233;t&#233; d&#233;membr&#233;&#8221; (&lt;i&gt;Sur le concept d'histoire,&lt;/i&gt; th&#232;se &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;IX&lt;/span&gt;, 1940).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Tu vois bien que l'Ange ne se prom&#232;ne pas, ni ne fl&#226;ne. Certes il est occup&#233; &#224; marcher mais tourne le dos &#224; l'avenir. Pench&#233; en avant il observe &#224; ses pieds les victimes de l'Histoire. Alors que la promenade est prospective, l'Angelus novusest en attente de pass&#233;, r&#233;trospectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; C'est bien pour cela que je distingue la phase de l'enregistrement des images de celle de l'&#233;laboration du travail. L'enregistrement permet de revenir sur le pass&#233; &#224; n'importe quel moment, et de faire ce que l'Ange voudrait faire mais ne peut pas faire&#160;: &#8220;rassembler ce qui a &#233;t&#233; d&#233;membr&#233;&#8221;. Ou tout au moins une partie, et de mani&#232;re illusoire, ce qui reste malgr&#233; tout quelque chose. La question de la temporalit&#233; est au coeur de mon projet. Mais il ne s'agit ni d'un journal, ni d'une chronique, car il n'est pas r&#233;gi par la chronologie. Les planches s'agencent entre elles par montage sur les murs de l'espace d'exposition, jouant sur les affinit&#233;s, r&#233;surgences et ruptures, ainsi que sur les &#233;paisseurs de temps qui s&#233;parent chaque prise de vue. Ces associations plus ou moins vagues cr&#233;ent les conditions d'&#233;mergence de fictions. Chaque planche conserve toutefois son autonomie, et reste susceptible de s'agencer diff&#233;remment &#224; chacune de ses apparitions, tout comme chaque image peut se retrouver dans des planches diff&#233;rentes. C'est pour moi le moyen de pr&#233;server cette fluidit&#233; constitutive de la photographie, si essentielle &#224; mes yeux, car j'y vois l&#224; une part importante de son potentiel critique. Comment parvenir &#224; une forme suffisamment structur&#233;e et autonome, tout en maintenant cette l&#233;g&#232;ret&#233; et cette irr&#233;solution essentielles&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Pour l'instant, la r&#233;ponse que j'ai trouv&#233;e est celle de la r&#233;p&#233;tition des images, dans des variations de formats et de combinaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Oui, mais certains ensembles sont th&#233;matis&#233;s. Je pense aux &lt;i&gt;Saisons&lt;/i&gt; que tu pr&#233;sentes ici...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-&lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;L. R.&lt;/span&gt;&#8211; Les &lt;i&gt;Saisons&lt;/i&gt; sont th&#233;matis&#233;es d'une certaine mani&#232;re. Elles sont constitu&#233;es de planches organis&#233;es en grille, quadrillant une ann&#233;e calendaire, de janvier &#224; d&#233;cembre, mais selon une chronologie biais&#233;e. Seuls les jours et mois de la prise de vue sont pris en compte dans le classement, et non l'ann&#233;e. Le 17&#160;janvier 2005 peut s'encha&#238;ner avec le 13&#160;f&#233;vrier 2008, pour revenir ensuite au 27&#160;mars 2004. Dans chacune des&lt;i&gt; Saisons,&lt;/i&gt; les douze mois de l'ann&#233;e sont &#233;tir&#233;s sur seize planches, tandis que la dur&#233;e sur laquelle s'&#233;talent les prises de vues (&#224; l'heure actuelle, sept ans, de 2004 &#224; 2010) est r&#233;duite &#224; une seule ann&#233;e. Cette dynamique d'expansion/compression renvoie au caract&#232;re cyclique de nos vies, r&#233;gl&#233;es tant sur le rythme des saisons que sur celui des &#233;v&#233;nements r&#233;currents, festifs, religieux ou sociaux, de port&#233;e collective ou individuelle. Ces deux modes de montage, l'un selon des crit&#232;res li&#233;s &#224; ce que les images repr&#233;sentent, l'autre selon une contrainte ext&#233;rieure aux images, entrent en tension au sein de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. M.&#160;&#8211; Cela est bien. Continue&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien publi&#233; initialement dans &lt;i&gt;Infra-mince &lt;/i&gt;(&#201;cole nationale sup&#233;rieure de la Photographie / &#233;ditions Actes Sud), n&#176;6, mai 2011.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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