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	<title>Documents d'Artistes Nouvelle-Aquitaine</title>
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	<description>Documents d'artistes Nouvelle-AquitaineChez Fabrique Pola10 quai de Brazza33100 Bordeauxcontact@dda-nouvelle-aquitaine.org
Notre association est soutenue par le conseil r&#233;gional et la Drac Nouvelle-Aquitaine, la ville de Bordeaux et le d&#233;partement de la Gironde.Elle b&#233;n&#233;ficie du m&#233;c&#233;nat de Cambial.</description>
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		<title>Qui est ce chien&#160;? - Qui sont ces chiens&#160;?</title>
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		<dc:date>2020-09-09T15:10:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Sint&#232;s</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le travail propos&#233; par Nicolas Milh&#233; dans la salle principale de la Villa Romana et dans le Jardin ne laisse pas sans question. Que nous dit ce chien des monuments, de leur fabrique et de leur essence&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Pourquoi faire poser ce personnage familier, animal apprivois&#233; depuis les temps pr&#233;historiques, compagnon fid&#232;le de Diog&#232;ne de Sinope, le plus solitaire des hommes&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Comment cette humble figure nous permettrait-elle d'approcher les ressorts de la question monumentaire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? A quoi peut bien nous&#160;(&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Textes-25636" rel="directory"&gt;Textes&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le travail propos&#233; par Nicolas Milh&#233; dans la salle principale de la Villa Romana et dans le Jardin ne laisse pas sans question. Que nous dit ce chien des monuments, de leur fabrique et de leur essence&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Pourquoi faire poser ce personnage familier, animal apprivois&#233; depuis les temps pr&#233;historiques, compagnon fid&#232;le de Diog&#232;ne de Sinope, le plus solitaire des hommes&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Comment cette humble figure nous permettrait-elle d'approcher les ressorts de la question monumentaire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? A quoi peut bien nous renvoyer une sculpture de chien en m&#233;tal, pos&#233;e &#224; m&#234;me le sol, &#224; hauteur d'homme&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au chien fid&#232;le, la patrie reconnaissante&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Plut&#244;t que sa fid&#233;lit&#233; et son apprivoisement, c'est sur l'autre versant de la nature canine qu'il faudra chercher la cl&#233; de cette &#339;uvre. La bestialit&#233; du chien remplit en effet la salle pour animer cette sculpture de bronze aux traits de b&#234;te naturalis&#233;e. Plut&#244;t que des mill&#233;naires de dressage et de civilisation, s'impose ici une animalit&#233; retrouv&#233;e. L'homme (Diog&#232;ne&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?) est sorti du tableau pour faire place &#224; la b&#234;te, son instinct, sa force, ses muscles. Qui est ce chien&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Le paisible chienchien ou le sombre molosse&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Attention, chien m&#233;chant. &lt;i&gt;Cave Canem&lt;/i&gt;. Jusqu'&#224; nous inqui&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Monuments anonymes.&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Comme pour le chien de Nicolas Milh&#233;, les ambivalences de la figure repr&#233;sent&#233;e s'imposent souvent face aux monuments. Qui est cette personne&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Quelle est cette sc&#232;ne&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Cette victoire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Cette d&#233;faite&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Nombreux sont les monuments des espaces publics qui rendent hommage &#224; des personnalit&#233;s ou des &#233;v&#233;nements venus d'un pass&#233; lointain et souvent oubli&#233;. Ils surgissent d'une nuit des temps o&#249; se perdent parfois jusqu'&#224; l'identit&#233; des femmes et des hommes repr&#233;sent&#233;s, ou la nature des actes comm&#233;mor&#233;s. Qu'il s'agisse de figures all&#233;goriques ou de personnages embl&#233;matiques ayant laiss&#233; une trace dans l'histoire, leur singularit&#233; tend &#224; se dissoudre &#224; mesure que passe le temps, les ensevelissant dans les trous d'une m&#233;moire s&#233;lective. Cet oubli transforme alors les monuments en de simples asp&#233;rit&#233;s pour le regard, les faisant participer &#224; l'arri&#232;re-plan que compose le paysage des villes (&lt;i&gt;Monumentalscape&lt;/i&gt;). Mais ce &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;bruit de fond&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; visuel, m&#234;me quand ses acteurs sont devenus des inconnus, n'en est pas moins une musique ent&#234;tante. Par leur pr&#233;sence voulue &#233;ternelle, de pierre comme de bronze, les monuments garderaient ainsi le pouvoir de s'insinuer dans les esprits pour y d&#233;poser leur message. Ces monuments sans m&#233;moire seraient semblables &#224; la statue du Pr&#233;sident am&#233;ricain Harry S. Truman, sujet de l'&#339;uvre &lt;i&gt;Lost Monument&lt;/i&gt; de Stefanos Tsivopoulos (pr&#233;sent&#233;e dans le &lt;i&gt;Padiglione Balcani&lt;/i&gt; de la Villa Romana) dont l'identit&#233; est oubli&#233;e de tous, mais qui irradie encore de sa pr&#233;sence la Gr&#232;ce d'aujourd'hui, profond&#233;ment marqu&#233;e par la guerre civile de 1946-49 dont l'administration Truman dicta le d&#233;nouement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette tension entre pr&#233;sence et absence, m&#233;moire et oublie, est un classique de l'analyse des monuments. Le po&#232;te Robert Musil (1880-1942) soutient par exemple que l'empire du temps est le pire ennemi de l'expression monumentale. Dans ses &#233;crits, il va jusqu'&#224; pr&#233;dire une &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;imperm&#233;abilisation&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (&lt;i&gt;impr&#228;gnierung&lt;/i&gt;) in&#233;vitable pour tout monument, c'est-&#224;-dire l'extinction implacable au fil des ann&#233;es de son sens originel, celui qui lui a &#233;t&#233; donn&#233; au moment de sa cr&#233;ation (cf. Musil cit&#233; par Fabre 2009&#160;: 17). Cette perte de sens est surtout le r&#233;sultat de son int&#233;gration dans les routines du quotidien qui en vient &#224; faire oublier sa pr&#233;sence &#224; ceux qui le c&#244;toient chaque jour, comme si le regard glissait progressivement sur lui, &#224; l'image de l'eau sur une mati&#232;re imperm&#233;able. D'autres, comme Stefanos Tsivopoulos, pensent le contraire&#160;: la pr&#233;sence d'un monument produit toujours un effet. Il continue, par-del&#224; l'oubli programm&#233; de son sens d'origine, &#224; marquer le pr&#233;sent de son emprunte en demeurant le relai silencieux et efficace du discours des puissants. Pour le philosophe R&#233;gis Debray, le monument irait m&#234;me jusqu'&#224; d&#233;fier la mort en faisant &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;des tr&#233;pass&#233;s, des tr&#232;s pr&#233;sents&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; (Debray 1999). Pr&#233;sence de qui&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Qui et quoi c&#233;l&#232;bre-t-on alors lorsque l'on oublie les sujets repr&#233;sent&#233;s&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Ce chien loup est-il le d&#233;cor imperm&#233;able d'une villa florentine, ou bien une menace &#224; prendre au s&#233;rieux pour le monde des vivants&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Homo homini lupus.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Quoiqu'on en ait oubli&#233;, et quel qu'en soit l'&#226;ge, les monuments qui &#233;maillent les paysages des villes c&#233;l&#232;brent r&#233;guli&#232;rement les modes de gouvernement, justifient les relations de pouvoir, l&#233;gitiment l'ordre politique ou religieux. Pour s'approcher de la c&#233;l&#232;bre et efficace expression du sociologue Max Weber, les monuments sont au c&#339;ur de l'id&#233;alisation, voire de la glorification d'une violence r&#233;elle ou symbolique qu'ils pr&#233;sentent comme absolument l&#233;gitime. Qu'ils magnifient les souverains, leurs vassaux ou l'ensemble de leurs comparses, qu'ils c&#233;l&#232;brent des r&#233;gimes politiques &#224; travers l'&#233;vocation d'actes h&#233;ro&#239;ques commis en leur nom ou sous leur r&#232;gne, ils sont les incarnations immobiles d'un discours qui vise &#224; l&#233;gitimer durablement les formes de gouvernement des corps et des &#226;mes, m&#234;me quand les sujets qu'ils repr&#233;sentent sont tomb&#233;s dans l'oubli. Ce faisant, ils s'appuient r&#233;guli&#232;rement sur des &#233;v&#233;nements &#233;difiants, ils magnifient des moments de gloire, mais aussi des actes de violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Dulce et decorum est pro patria mori.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; grand renfort de sacrifices ultimes, le monument cacherait de la sorte, sous le d&#233;guisement de l'id&#233;al, la raison du plus fort, la violence animale &#224; gueule de chien, la trag&#233;die de l'histoire que la soci&#233;t&#233; peine &#224; r&#233;guler, en particulier lorsque le conflit &#233;clate. Aussi, quand le rapport de force s'inverse, que la l&#233;gitimit&#233; du plus fort se trouve d&#233;ni&#233;e, le roi est nu, et les tenants du pouvoir ne sont plus qu'une &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;bande d'hommes en armes&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187; selon les fameux mots de L&#233;nine. C'est alors que les monuments peuvent &#234;tre transform&#233;s en poup&#233;es d&#233;sarticul&#233;es, mises &#224; bas par les nouveaux ma&#238;tres des lieux dans un acte sacrificiel des plus symboliques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sans fard ni &lt;i&gt;M&#233;s&#244;n&lt;/i&gt;.&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Le dispositif d'&#339;uvres propos&#233; par Nicolas Milh&#233; nous fait donc marcher &#224; rebours de cette glorification de la violence politique par le discours ou par l'esth&#233;tique des monuments officiels. Fini l'exorcisme de l'atroce par un narratif conduisant &#224; l'euph&#233;miser ou &#224; rendre acceptable autant que sacr&#233; ce que l'on pourrait voir comme des actes barbares et immoraux. Oubli&#233;e la domestication coupable du monstre qu'engagent avec fascination les monuments publics. D&#233;barrass&#233;s du voile id&#233;ologique des discours de propagande, ils sont semblables &#224; ce chien de bronze, &#233;vocation crue du pouvoir et de la pr&#233;dation associ&#233;s &#224; une animalit&#233; finalement irr&#233;pressible. L'&#339;uvre renvoie ainsi l'humanit&#233; &#224; sa part la plus sombre, celle qui annihile les r&#233;gulations contractuelles, le contrat social gagnant-gagnant, pour c&#233;der la place aux rapports de force brutaux, &#224; la domination et &#224; la contrainte physique. S'&#233;loigner ainsi d'une vision de la soci&#233;t&#233; issue de la pens&#233;e lib&#233;rale, qui privil&#233;gie le libre compromis entre acteurs libres et conscients, nous fait croiser dans les eaux troubles d'une pens&#233;e pessimiste de la condition humaine, o&#249; la violence est un &#233;l&#233;ment incontournable de rapports sociaux et interpersonnels toujours f&#233;roces, comme les d&#233;crivent, entre autres, des auteurs comme Georges Bataille, Carl Schmitt ou encore Julien Freund. Mais, plut&#244;t que de s'appuyer sur ce corpus th&#233;orique difficile et transgressif, Nicolas Milh&#233; nous invite aussi &#224; faire preuve de vigilance face &#224; la brutalisation des modes de gouvernement de nos soci&#233;t&#233;s, contr&#244;lant toujours plus les esprits comme les lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autour du chien, la salle se transforme en effet en un espace sous contr&#244;le, o&#249; le visiteur est &#224; port&#233;e de griffes. Elle est &#224; l'image du territoire des r&#233;gimes autoritaires dont le projet transforme le sens m&#234;me des espaces publics par la surveillance qui s'y exerce. L'agora est rendue muette, b&#226;illonn&#233;e par un contr&#244;le &#233;troit qui op&#232;re la d&#233;sactivation du d&#233;bat d&#233;mocratique, aspect &#233;minemment social d'un espace public d&#233;sormais quadrill&#233; par la pr&#233;sence des gardiens du pouvoir&#160;: h&#233;ros statufi&#233;s, policiers en civil ou militaires en faction. Cette transfiguration de l'espace m&#234;me de l'exposition, qui renvoie au go&#251;t des dictatures pour la statuaire, nous plonge dans l'anti-espace public des r&#233;gimes autoritaires. Par sa fonction comme par sa forme, cette esp&#232;ce d'espace particulier s'oppose &#224; celui des premi&#232;res villes, consubstantiellement associ&#233; aux fonctions &#233;l&#233;mentaires de la vie d&#233;mocratique (d&#233;lib&#233;ration commune et administration centralis&#233;e) ainsi que le d&#233;crit Marcel Henaff dans son ouvrage &lt;i&gt;La ville qui vient&lt;/i&gt; (2004). Cette fonction initiale, d&#233;finitoire de l'espace urbain, renvoie &#233;galement &#224; la notion de &lt;i&gt;M&#233;s&#244;n&lt;/i&gt; d&#233;velopp&#233;e par Jean-Pierre Vernant dans &lt;i&gt;Les origines de la pens&#233;e grecque&lt;/i&gt; (1962) au sujet de l'espace public de la &lt;i&gt;polis&lt;/i&gt; grecque&#160;: un espace de dialogue, interpos&#233; entre deux partis d'un contentieux pour leur offrir un lieu de discussion permettant de mettre &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;au milieu&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, &#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;entre eux&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;, un lien r&#233;gulant le rapport de force et &#233;vitant le recours &#224; la violence. Cette fonction ne r&#233;siste pas ici &#224; la pr&#233;sence du chien, qui impose un tout autre rapport politique aux lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au nom du drapeau.&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans de nombreuses r&#233;gions du monde, l'histoire des hommes a &#233;t&#233; r&#233;guli&#232;rement accompagn&#233;e de d&#233;chainements de violences qui alimentent encore aujourd'hui les discours d&#233;clinistes sur l'humanit&#233;. Pour honorer de grandes causes ou assurer de basses besognes, la violence a en effet meurtri sans cesse les populations, s&#233;par&#233; les familles, d&#233;plac&#233; les communaut&#233;s. Amis ou ennemis, colonisateurs ou colonis&#233;s, conservateurs ou r&#233;volutionnaires ont &#233;t&#233; tour &#224; tour victimes ou bourreaux. Victimes et bourreaux. Sans confondre les protagonistes de l'histoire, Ali la pointe et les l&#233;opards du g&#233;n&#233;ral Massu, le duc d'Orl&#233;ans et l'Emir Abd-el-Kader, c'est toujours un m&#234;me frisson qui nous traverse lorsque l'on pose son regard sur le pass&#233; ou le pr&#233;sent, ses attentats aveugles et ses rafles, ses massacres et ses destructions, ses conqu&#234;tes et ses occupations. De ce tableau insoutenable, &#233;mergent les grands r&#233;cits monumentaux, ceux des identit&#233;s collectives, religieuses ou nationales, si souvent meurtri&#232;res mais employ&#233;es r&#233;guli&#232;rement pour justifier l'injustifiable.Parmi ces narrations, celle de la nation et du drapeau domine depuis le 19&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle l'embrasement des soci&#233;t&#233;s, emportant sur son passage les projets de paix perp&#233;tuelle des philosophes. Dans les Balkans, de la guerre de Komitadji (1896-1908) jusqu'aux massacres de Srebrenica (1995), nervis et re&#238;tres de la nation ont mis &#224; ex&#233;cution les plans les plus macabres de puret&#233; des populations et de contr&#244;le du territoire, par un d&#233;chainement de forces et de violences souvent bien &#233;loign&#233; des glorieux horizons de leur discours de lib&#233;ration. Mais que penser aujourd'hui du sacrifice ultime pour la prise de Rome, pour honorer l'archiduc d'Autriche, pour la croisade ou le drapeau&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;? Le temps les a engloutis comme il a fait dispara&#238;tre leurs vaines victimes. &lt;i&gt;Le drapeau Kosovo proposition n&#176;3&lt;/i&gt; met en regard la force du chien, le d&#233;cha&#238;nement de violence obscure et incontr&#244;l&#233;e, avec la futilit&#233; de cet objet&#8211;totem, sacrosaint embl&#232;me des combattants de la nation. Ce projet de drapeau avort&#233; renvoie &#224; la vanit&#233; de l'objet, en le confrontant &#224; la gravit&#233; des violences qu'il engendre et qui le d&#233;passent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une illusion &#224; la fen&#234;tre.&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;La figure humaine dont l'absence frappe et d&#233;range &#224; l'int&#233;rieur de la salle se retrouve lorsque l'on hasarde un regard dans le jardin. En mettant nos yeux dans ceux du chien, on aper&#231;oit par la fen&#234;tre la victime de cette troublante chasse. De dos, &#233;lev&#233;e au-dessus du sol, en apesanteur, tel un christ sortant du tombeau d'une peinture flamande, la statue d'une jeune femme moderne semble s'&#233;chapper. Evoquant la philosophe et femme politique Rosa Luxemburg (1871-1919) sous les traits d'une femme de notre &#233;poque, cette sculpture irradie l'horizon d'une aura apollinienne&#160;: beaut&#233;, l&#233;g&#232;ret&#233;, &#233;quilibre. Sans &#234;tre une pacifiste, Rosa Luxemburg est une figure du militantisme socialiste dont les textes les plus marquants, en particulier le c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;Socialisme ou barbarie,&lt;/i&gt; ont &#233;t&#233; &#233;crits au c&#339;ur de la sanglante p&#233;riode de la Grande Guerre. Son projet, proche de celui de l'anarchiste Mikha&#239;l Bakounine, voulait que l'&#233;mancipation des travailleurs f&#251;t le produit de leur mobilisation spontan&#233;e (&#171;&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;spontan&#233;isme r&#233;volutionnaire&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;&#187;) afin que ces derniers se soustraient eux-m&#234;mes au destin tragique que leur aurait promis l'&#232;re imp&#233;rialiste&#160;: oppression dans le travail ou destruction par la guerre. Elle incarne ainsi la vision d'une transformation in&#233;luctable de la soci&#233;t&#233; marqu&#233;e par la confiance en la nature cr&#233;atrice d'un l'homme conscient de son r&#244;le historique. Fille de la pens&#233;e des Lumi&#232;res, et de ses principes fondamentaux de primat de la raison critique, d'aspiration &#224; la libert&#233; et &#224; l'universalisme, Rosa Luxemburg a l&#233;gu&#233; par son &#339;uvre une critique radicale de l'autoritarisme aussi bien au sein du mouvement r&#233;volutionnaire que de la soci&#233;t&#233; bourgeoise.La position de cette figure historique, &#233;lev&#233;e sur son socle et de dos, rompt ici discr&#232;tement avec les canons habituels de la statuaire classique (centralit&#233;, sc&#233;narisation, effet de d&#233;gagement). Cette incongruit&#233; fait penser &#224; sa disparition tragique et &#224; l'&#233;chec de ses id&#233;aux, peu apr&#232;s avoir particip&#233; &#224; l'insurrection spartakiste de 1919 opposant les insurg&#233;s socialistes aux forces du r&#233;gime social-d&#233;mocrate du pr&#233;sident Ebert, appuy&#233;es sur les groupes paramilitaires des &lt;i&gt;Freikorps,&lt;/i&gt; anc&#234;tres des sections d'assaut qui firent r&#233;gner sur l'Allemagne une main de fer lors des d&#233;cennies suivantes. Sortie de l'Histoire comme de la salle d'exposition de la Villa Romana au profit d'un animal assassin, cette statue laisse penser que la raison politique des Lumi&#232;res, celle de l'universalisme n'aurait &#233;t&#233; qu'un songe, une illusion. A sa place, c'est la force brutale qui s'impose, la raison du plus fort en lieu et place de l'id&#233;al d'une pens&#233;e progressiste et lib&#233;ratrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plus durs seront les crocs.&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Au-del&#224; d'une &#233;vocation des boucheries de la Grande Guerre, de la figure de Rosa Luxemburg et de l'&#233;chec des id&#233;aux universalistes du 20&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, Nicolas Milh&#233; nous propose enfin un monument pour penser notre temps. La p&#233;riode actuelle, marqu&#233;e par la fin de l'universalisme et le retour d'une g&#233;opolitique pragmatique d'alliances ad hoc, r&#233;pondant &#224; des configurations r&#233;gionales explosives et changeantes, n'est pas sans rappeler les ann&#233;es qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent le premier conflit mondial. D&#233;barrass&#233;s d'universalismes accus&#233;s d'&#233;craser les particularit&#233;s et de faire le lit des pers&#233;cutions, les temps pr&#233;sents ont surtout renou&#233; avec un relativisme culturel et politique dont nous nous devons aujourd'hui de penser les menaces en termes g&#233;opolitiques ou philosophiques. N&#233;anmoins, le monument de Rosa Luxemburg n'est pas &#224; terre. Plut&#244;t qu'un &#233;chec d&#233;finitif, doit-on voir dans sa fuite hors de la salle un discret espoir de r&#233;surrection pour le monde &#224; venir&lt;small class=&#034;fine d-inline&#034;&gt;&#160;&lt;/small&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&gt; texte traduit en italien par Luca Bondioli&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte produit dans le cadre de l'exposition &lt;a href='https://dda-nouvelle-aquitaine.org/Monumento-s-fatto-2019' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Monumento (s) fatto, Villa Romana, Florence, 2019&lt;/a&gt; et paru dans Gallicchio A. et Sint&#232;s P. (2020) Monument en mouvements&#160;: artistes et chercheurs face aux monumentalisations contemporaines / Monumento e movimenti&#160;: artisti e ricercatori di fronte alle monumentalizzazioni contemporanee, Prato&#160;: Gli Ori, p. 76 &#224; 85&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Sint&#232;s. G&#233;ographe, Aix Marseille Univ, &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;CNRS&lt;/span&gt;, &lt;span class=&#034;caps&#034;&gt;TELEMME&lt;/span&gt;, Aix-en-Provence, France&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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