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Eddie Ladoire ̸

vu par Charlotte Laubard

« Nous proposons d’écouter le monde comme une vaste composition musicale - une composition dont nous serions en partie les auteurs » : cette profession de foi du théoricien et compositeur Raymond Murray Schafer est à la base du concept de « paysage sonore » qu’il développa à partir des années 1970. Les soundscapes incluent aussi bien des environnements existants que des constructions plus abstraites liées à la composition et au montage sonore.On retrouve dans la pratique artistique d’Eddie Ladoire une même appréhension holistique de l’élément sonore : en tant que phénomène physique et sensoriel, en tant qu’élément constitutif d’un environnement, et comme support d’énonciation et de narration. La plupart de ses créations suivent une même méthode : il s’agit de sons prélevés sur des sites (échos, vibrations, écoulements), d’autres plus immédiatement identifiables tels que des conversations, des mouvements du corps, des gazouillis, aboiements, moteurs de voiture… – avec des compositions plus abstraites qui trahissent la formation musicale électroacoustique de l’artiste. Si on reprenait la terminologie de Murray Shafer, il y a les sonorités maîtresses ou toniques (keynote sounds) qui jouent le rôle de fond sonore. Dans la pièce Squelette présentée au théâtre du Grütli à Genève en 2009, c’est le souffle de la houle, le roulis des bateaux et les cris des mouettes. Notre perception, bien que conditionnée par ces bruits, n’en prend conscience que s’ils s’arrêtent, ou sont décontextualisés comme ce fut le cas dans le couloir du Grütli. Les signaux sonores (signal sounds) tiennent le rôle de figures, ils renvoient à autre chose qu’eux-mêmes : des bruits de pas, une femme qui chuchote, une porte de voiture qui claque, des cris d’enfants qui jouent, que Ladoire a enregistré depuis un appartement vide de la Cité Frugès construite par Le Corbusier à Pessac (Intimités, 2011). Et enfin des marqueurs sonores (soundmarks), sons familiers qui font partie du paysage mais qui en indiquent les spécificités locales, comme le roucoulement entêtant de la tourterelle turque dans la bande sonore de la Cité Frugès – oiseau qui a colonisé massivement le sud de la France depuis quelques décennies.Les pièces sonores d’Eddie Ladoire sont souvent restituées sous la forme d’installations : in situ dans le cas de la Cité Frugès à Pessac ou à l’Epi Condorcet à Rennes (2008), avec des haut-parleurs placés à différents points du lieu. Ainsi spatialisé, le son devient immersif et incite celui qui en fait l’expérience à se déplacer. Une étrange équation perceptuelle se joue entre les sons qui apparaissent, disparaissent, et les mouvements du corps du public. On prend non seulement conscience de sons si habituels qu’on ne les entendait pas, mais on (re)découvre aussi l’espace qui les produit. Les ajouts d’éléments abstraits de la composition électroacoustique renforcent l’impression de schize : l’espace est sculpté acoustiquement et devient le protagoniste d’une fiction. Le montage fragmenté et les superpositions phoniques renforcent l’impression de vivre une réalité pour le moins instable, à la fois familière et étrangère.Cet effet d’extranéation met en exergue la centralité du sujet percevant – à la fois spectateur, auditeur, acteur, et auteur - dans les dispositifs perceptuels de Ladoire. Pour l’artiste, il ne s’agit pas seulement de travailler le son en tant que phénomène physique et acoustique, mais de déplacer le questionnement sur nos pratiques d’écoute en tant qu’expériences modelées par les contextes sociaux et culturels, par nos représentations, et par notre mémoire. La reconnaissance des sources sonores fait émerger quantité d’images mentales, à la manière des « musiques anecdotiques » de Luc Ferrari, et nous nous retrouvons au cœur d’une histoire en pointillés dont nous serions les co-créateurs.« La bande-son de notre vie »… cette expression populaire traduit assez justement l’importance de la musique et des sons de notre quotidien dans la formation de notre subjectivité. C’est le cas des différents épisodes de cette histoire d’un couple que l’artiste a choisi de raconter depuis quelques années sous la forme de vidéos ou d’installations sonores sous le titre de Mademoiselle. Le second opus, un film composé d’un long plan-séquence de 45 minutes, met en scène le moment de la séparation du couple durant un concert live. Ladoire fit en sorte que les actions des deux personnages soient indexées sur la partition musicale jouée en directe par le groupe de métal/rock progressif Year Of No Light. Un renversement s’opère et les deux protagonistes semblent devenir les auteurs de la composition, une bande-son qui restera à jamais gravée dans leur (notre) mémoire…

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