Janvier 2009
Tour Ariane, La Défense, Paris
La Box, Galerie de l’école nationale supérieure d’art de Bourges





Pendant deux semaines, [Laurent Tixador] a ainsi soigneusement reproduit les gestes de nombreux travailleurs du secteur tertiaire. Chaque jour, il a enfilé son costume, emprunté la ligne 1 du métro, circulé dans les sous-sols de l’Esplanade, justifié son identité à l’entrée de la Tour Ariane, le centre de son exploration. Il y a installé son bureau au quarante-deuxième étage dans un espace immense, entouré de baies vitrées depuis lesquelles on peut parcourir du regard Paris et ses environs dans un rayon de quinze kilomètres, la distance la plus propice à la découverte selon Thoreau.
Dans ce décor de cinéma, Laurent a tenté de « capter » une certaine manière d’être - aussi bien fantasmée que réelle - des jeunes cadres dynamiques qu’il a croisés dans les couloirs. Elle s’est traduite par une façon un peu raide de porter son sac, un regard à la fois proche et lointain adressé aux réceptionnistes, une manière de se tenir face à son ordinateur - autant de gestes qui doivent signifier, dans cet univers ultra-codifié, une certaine assurance.Ce langage de signes, Houellebecq le traduit particulièrement bien dans son premier roman. J’en ai sélectionné un court extrait : « Pour ma part, c’est toujours avec une certaine appréhension que j’envisage le premier contact avec un nouveau client ; il y a différents êtres humains, organisés dans une structure donnée, à la fréquentation desquels il va falloir s’habituer ; pénible perspective. Bien entendu l’expérience m’a rapidement appris que je ne suis appelé qu’à rencontrer des gens sinon exactement identiques, du moins tout à fait similaires dans leurs coutumes, leurs opinions, leurs goûts, leur manière générale d’aborder la vie. Il n’y a donc théoriquement rien à craindre, d’autant que le caractère professionnel de la rencontre garantit en principe son innocuité. Il n’empêche, j’ai également eu l’occasion de me rendre compte que les êtres humains ont souvent à cœur de se singulariser par de subtiles et déplaisantes variations, défectuosités, traits de caractère et ainsi de suite — sans doute dans le but d’obliger leurs interlocuteurs à les traiter comme des individus à part entière. {note}1 »
Cette question de la singularité, Laurent l’aborde assez subtilement. Avec quelques gadgets sur son bureau, mais surtout par le travail qu’il a engagé à l’abri des regards de ses collègues : collecter via le site Ebay des médailles de Saint-Christophe, le saint patron des voyageurs, qu’il fait importer le temps de l’exposition à La Box. Jour après jour, il agrémente sa collection de nouvelles pièces et la compose comme d’autres constituent une armée de petits soldats. Sur place, les responsables de la galerie, en respectant les recommandations précises de Laurent, accrochent sur le mur les porte-bonheur qui forment, à mesure des arrivages, des petits bataillons organisés autour d’une ligne de front.
Extrait d’un texte rédigé à partir d’un entretien croisé entre Cécilia Becanovic, Solenn Morel et Elfi Turpin
1Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Paris Editions Maurice Nadeau, 1994, 156 p.