Mars - avril 2015
Espace Short, Nantes





Depuis la friche industrielle, Short entonne le chant de l’art libre. Douce et piquante, Florange trouve son origine en Lorraine lorsqu’est décidée la mise sous cocon de l’un des fleurons de la sidérurgie.
Pourtant, d’un quinquennat à l’autre, du bleu criard au rose fadasse, les ouvriers ont fermement tenu le piquet, s’enivrant avec le vin des fausses promesses, résistant au climat hostile des désillusions.
Avril 2013 marque la fin du « combat des "Florange" », « la mise à mort de notre outil de travail », une résignation extorquée à la schlague de la réalité spéculative.
Artiste militant, Laurent Tixador reste dans le camp de la lutte contre les disharmonies sociales tout en déplorant un déséquilibre, triste corollaire des revendications. Un lapsus qui condamne la planète à tourner de travers : « S’il est essentiel de manifester, on préfère ne plus polluer en brûlant n’importe quoi ».
La protohistoire de l’exposition se profile à Nantes entre 2013 et 2014. D’expérimentations en périodes d’incubation, Laurent Tixador devient chimiste. Il cherche, trie, classe, échantillonne et attend. Jusqu’à la mise au point de son pneu éco‑certifié : des copeaux et de la sciure de bois, du papier kraft forment un aggloméré destiné à être moulé. Le pneu obtenu ne produit pas de fumée noire durant sa combustion.
Fort de cette découverte, c’est à Short en 2015, que Laurent Tixador réécrit l’histoire de Florange. Il passe le site lorrain au laminoir pour le reconfigurer en une forme affranchie des impératifs d’efficacité, de productivité et de rentabilité. Une proposition qui trouve sa place dans cet entre-deux : paysage intérieur, à moitié construit, à moitié déconstruit. La friche restaure alors ses fondements industriels.
La traque des matières est le point de départ de cette entreprise de circonstance. De promenades en découvertes, un alphabet plastique se compose progressivement, constitué de matériaux récupérés. Les expéditions sont autant de moments en suspension, bulles de liberté à bord desquelles chacun raconte sa propre cartographie miniature. S’ensuit le classement, puis la répartition des matériaux en fonction de leur destination.
L’usine prend forme petit à petit, s’organisant autour du foyer central, générateur de chaleur pour l’étuve destinée au séchage des pneus. Elle s’équipe progressivement en outils et en mobiliers de travail et de détente : plateforme de production, bureau, salle de repos, meuble de stockage convertible en canapé, machine à spaghettis.
Tout est fabriqué sur place, en fonction des opportunités. Seul l’établi est un élément de réemploi issu d’une mission de sauvetage. Sa présence se justifie pleinement dans la généalogie symbolique de Florange : construit en bois de robinier, il a été extirpé de la mise sous cloche d’un environnement devenu intolérant au climat artistique.
Paysage de retrait et de repli, en marge du territoire marchand, Short ouvre les portes de Florange. Au fil de trois mois de petites aventures, de bricolages et d’échanges en tous genres, le soleil noir de l’hiver s’est peu à peu retiré, nous laissant entrevoir le soleil rouge du printemps. Laurent Tixador s’engage dans la prospective, réaffirmant que « l’art est le monde qui vient ». Si la notion mimétique n’est pas écartée, elle échappe à la représentation d’un aujourd’hui tel qu’on voudrait qu’il soit. Cette pratique artistique n’est pas une série d’ombres portées, mais bien l’expérimentation d’une altérité par friction avec le monde réel. _ L’exposition trouve également une dimension politique dans la forme de sa mise en œuvre sur la durée. Ainsi ont été éprouvés des espaces-temps propices au partage d’expériences entre l’artiste et l’équipe de Short. Une série d’actions basées sur l’organisation d’une nouvelle vie en commun. Florange rejette l’idée selon laquelle « la dimension politique et critique de l’art ne pourrait s’exprimer que par l’action et la parole, tandis que les objets et les formes seraient du côté de l’esthétique et de l’illusion ». Artiste inclassable, si Laurent Tixador hésite entre le vert et le rouge, c’est sans doute parce qu’il ne peut être inféodé ni à un parti ni à une idéologie.
Hélène Cheguillaume


