Faire œuvre en fragments

Sébastien Gazeau, 2025

Tentons cette définition de la notion de « série » pour Frédéric Desmesure : un ensemble de photographies clos à un moment donné. Ce moment s’impose lorsqu’une série dépend d’une résidence ou d’une commande dont le terme ou la livraison y met un point final (Une vie de village ou Mécanismes pour une entente). Quand elle est rattachée à un contexte ou un lieu précis (Arbeit macht frei ou Hénin-Beaumont), il suffit d’en partir pour qu’elle s’arrête.
Donner un titre est une autre manière de faire série : London Calling est bornée par les références qu’il contient (Banksy, l’album éponyme des Clash, la question sociale, le chant des sirènes mondialisé, la jungle de Calais, etc.). A contrario, il arrive qu’un titre soit tellement juste et généreux qu’il pourrait englober toute sa production. C’est le cas avec Urbains ordinaires, qui marque un tournant dans son parcours d’artiste, si ce n’est son début, une série matricielle en quelque sorte. On pourrait en dire autant de Habiter l’intervalle, qu’il a commencé durant l’été 2025, de Banlieue ou de No Man’s Land. Ces titres pourraient être ceux des chapitres d’un livre en cours d’écriture, et toutes ces images, les plans d’un film qui reste à monter. Elles viennent abonder ce que l’artiste appelle son « corpus » qu’il revisite à chaque exposition.

Montrer ses photographies oblige à les regarder à nouveaux frais. Faire le tri, en choisir certaines, en oublier d’autres sans se préoccuper des séries passées, agencer cette sélection en fonction du lieu afin de composer un tout qui n’existera qu’à ce moment donné. L’exposition devient alors un espace de liberté et d’improvisation (semblable à une scène où Frédéric Desmesure se produit régulièrement en tant que musicien), la possibilité de puiser dans des séries qui se mêlent les unes aux autres pour former un set comme on dit en musique. Elles perdent leur supposée autonomie pour devenir les morceaux d’un ensemble en apparence achevé, et pourtant ouvert, susceptible d’être remis en question à la faveur d’une autre exposition.
Les écorchés illustre tout particulièrement cette conception de la photographie et de l’exposition. Provenant de projets, de lieux et de moments différents, les images réunies à la galerie L’Angle en 2024 se renouvellent au contact l’une de l’autre. Des paysages impénétrables (D301), des vues de villes évidées (Banlieue) et des visages en gros plan (Les yeux fermés) s’enrichissent de significations jusqu’alors invisibles, pour former une œuvre inédite. « Une photographie n’est pas une finalité. C’est l’ensemble qui compte et fait sens. » À un moment donné.

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