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Maitetxu Etcheverria ̸

Exposition personnelle

De l’autre côté du fleuve

Du 23 septembre au 7 novembre 2021
L’artichaut – Bordeaux
Maitetxu Etcheverria, Dounia, 2020
_Quai Carriet, Lormont

Cet automne, la photographe Maitetxu Etcheverria nous entraîne au fil de son travail sur les chemins d’une investigation poétique.
Entre photographie documentaire et fiction possible son approche est la même : observer, s’immerger, s’imprégner, puis, portée par son regard, capter dans l’instant la fragilité d’un espace, l’improbable rencontre, l’étrangeté des choses.
Ses paysages et ses portraits mettent en scène la vulnérabilité de l’homme, la précarité de son environnement. Il y est question d’abandon, d’absence, de vide ou d’attente.
La beauté qui s’en dégage est ambigüe, laissant transparaître une certaine vision du réel, entre douceur et inquiétude.


Est-ce le début ou la fin ? D’une ville, d’une histoire, d’une économie, d’un habitat, d’une organisation sociale, de liens avec l’extérieur, de liens entre générations de voisins, d’une place dans la ville fut-elle dans le positionnement négatif de l’écart, de vies intimes rattachées à la l’histoire longue, dont celle des migrations du 20e Siècle. Une part des habitants dans et autour de l’ilot Carriet ont vu la fin d’un temps, ils ne voient pas encore le début d’un autre. C’est une forme particulière de nostalgie, plus brutale qu’ailleurs sans doute. Il suffit de montrer du doigt les traces de ce qui fut et de l’inachèvement à l’œuvre, de rappeler qu’à tel ou tel endroit - là où il n’y a rien -, il y avait quelque chose. L’abandon, le manque, la désolation : autant de mots radicaux qui viennent dans les conversations, sur un ton d’évidence, avec la colère, la lassitude ou le fatalisme. Les habitants n’ont pas encore totalement abandonné l’idée qu’un jour on les écoutera, alors ils parlent, ils montrent, ils expliquent et proposent. Un garçon de 14 ans croisé au bas de la résidence Le Fleuve constate que c’est une île ici, c’est pour ça qu’on l’appelle l’ilot Carriet. C’est une idée. Une île paradoxalement entourée de terres, coupée du fleuve invisible par les quais, du quartier Mireport par la rue du Fleuve, du bas Carriet par la voie de train, de Bassens par la Côte de la Garonne. Le béton et le goudron ne sont pas sur l’île mais autour et figurent un océan dur. Ils tracent des frontières physiques et sonores aux atmosphères différentes, ressenties par les habitants, ceux qui vivent à l’intérieur, ceux qui vivent à l’extérieur de cette île rectangle ou presque. L’île est bordée par deux immeubles qui semblent être tombés là, par un petit groupe de maisons anciennes ayant résisté à une catastrophe près de l’immense rond point de Bassens, puis par plusieurs professionnels du secteur automobile sur une presqu’île autonome en lisière de la GT. Dans ces mini-quartiers peu reliés les uns aux autres, chacun a sa vie et ses refuges, sa façon de faire avec l’inhospitalité du contexte, de maintenir une vie digne peut-être espéré comme le début de toute chose. Les autres bordures de l’île sont de grillages plus ou moins percés, de murs éventrés et tagués, de végétation qui pousse à l’envie. Rouges coquelicots, jaunes tournesols et blancs plumeaux, têtes fragiles sur les terres déplacées, petites touches naturelles dans les amoncellements, irruptions clandestines qui rappellent toujours que sans activité humaine, la terre est très vite recouverte par la quête d’air des racines insoupçonnées. Au cœur de l’île, en place d’un pourvoyeur de boissons dont l’une que l’on disait meilleure secouée, des camions par ballets brassent pierres et gravats, tas et monticules sans cesse en mouvement qui apparaissent et disparaissent dans des nuages de poussière qui entrent dans les habitations alentours. Au cœur de l’île, des terres inconnues. Quelques mares anciennes avec leurs grenouilles, qui coassent moins fort que voitures et camions mais quand même, qui répètent au milieu des hautes tiges et dans le bruit que, comme partout à Lormont, l’eau primordiale affleure et s’écoule des coteaux en sources, ruisseaux et filets vers le fleuve. Puis des terres craquelées de sècheresse, déserts de goudron cassés par les machines et abandonnés là, comme les négatifs des oasis aux grenouilles et autres bêtes que l’on ne soupçonne pas. Et encore d’autres parcelles, avec leur mort et leur vie propres. L’île est ainsi fragmentée, une vie désordonnée dans l’attente. Dedans et autour, chacun s’organise avec ces visions qui affectent, que l’on ne regarde plus mais qui surgissent toujours. Peut-être que l’île Carriet est en réalité constituée d’un archipel d’îles intérieures morcellées mais protectrices face à cet espace vague que l’on dit en devenir. La vie des habitants est là, avec des espoirs de retrouver des liens, dans un quartier auquel une part d’entre eux sont très attachés. Avec cette étrange île Carriet dont ils espèrent qu’elle sera un jour rattachée à ce qui l’entoure, sans frontières ni clôtures, et pourquoi pas deviendra un centre, comme si elle était un début et non une fin.

Christophe Dabitch

auteur d’une mission d’étude à Lormont avec les habitants autour de l’ilot Carriet pour la Fab de Bordeaux Métropole.

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